Quatrième semaine

Le lundi matin, le responsable logistique Waldemar nous annonce que nous pouvons tous partir en excursion sur l’île de Tit-Ari. Le capitaine Victor, que nous admirons pour la poésie de ses toasts et ses dents dorées, nous emmène alors à bord de son navire Merzataviet jusqu’à ce bout de terre situé à cinq heures au sud, en remontant la rivière. Au fur et à mesure de notre avancée, nous voyons apparaître quelques arbres et sentons le soleil caresser notre peau. Les géologues russes à bord nous enseignent la base des périodes géologiques, illustré in vivo par les strates des côtes de la rivière, rendues visibles par l’érosion. L’île n’ayant pas de quai, ce qui est d’ailleurs aussi le cas de Samoylov, l’accostage se fait simplement en posant le bateau sur le banc de sable et en descendant une rampe jusque sur la plage. Le petit hameau de pêcheur dans lequel nous arrivons marque le début de notre ballade, qui passe par un cimetière à l’allure délabrée et des épaves de bateaux échouées. Nous arrivons finalement à la frontière de la forêt, qui ne remonte pas plus au nord. Les arbres, à hauteur d’homme, cachent un petit lac dans lequel nous ferons trempette. Au retour, le ciel se couvre d’un épais smog, le soleil prend une teinte pourpre. Il y a en effet des feux de forêts plus au sud, proche de Iakutsk, et le vent ramène cette pollution jusque dans l’Arctique. Ce smog ne nous quittera plus, y compris à Samoylov jusqu'au jour de notre départ.

Expedition à Tit-Ari

Nous passons le mardi à travailler sur nos différents projets dans le confort d'une chambre ou dans la salle de conférence. Pour finir la journée, la plupart d'entre nous profite d'un peu de sport en soulevant de la fonte ou en courant sur ce qu'il reste de plage autour de l'île, les eaux ayant monté.

Le mercredi, tandis que Dimitri se joint à la biologiste russe Elena pour l'aider à récolter le zooplankton dans des échantillons d'eau sur l'île de Kurungnakh, le travail continue à Samoylov. Ces derniers ont par ailleurs eu la chance d'apercevoir un bœuf musqué et un cerf sur le chemin du retour. Léa et Laura réalisent à nouveau des mesures de CO2, cette fois en recouvrant entièrement la chambre avec du papier d'aluminium afin de ne pas influencer la mesure par la photosynthèse des plantes, qui consomme du CO2. Mathieu et Christophe se chargent, eux, de réinstaller l’instrument Parsivel, qui peut prolonger son séjour en Arctique jusqu'au départ de l'expédition allemande en septembre. Une fois de plus, le permafrost leur joue des tours lorsqu’ils tentent de refixer l’instrument de manière plus durable, et le temps nécessaire est bien plus conséquent qu'initialement estimé.

 

Boeuf musqué sur l'île de Kurungnakh

La chambre à CO2 sur la tourbe

 

Le mercredi soir, c'est un peu notre fête de départ car nous recevons l'ordre de ne pas abuser de cette boisson qui élève les cœurs et délie les langues le samedi précédant notre départ. Nous ne faisons pas la sourde oreille et en profitons pour écouler nos dernières bouteilles. Pour cette occasion un peu spéciale, l'after-bania a cette fois lieu dans la grande tente annexe de la station, chauffée pour l'occasion à l'aide d'un petit poêle mobile. En plus du fromage et des saucissons, des petits poissons au goût très prononcé dont on nous dit que les russes raffolent sont présents. La musique permet également de passer outre la barrière de la langue et nous nous amusons à danser tous ensemble sur les différents goûts musicaux des DJs.

Le jeudi matin, après un réveil difficile, un petit comité part à nouveau caractériser la profondeur de la couche active du permafrost en plantant des pieux, cette fois de manière aléatoire pour pouvoir mieux estimer la variabilité pour chaque type de terrain. Puis de nouvelles et dernières mesures de CO2 sont entreprises dans la tourbière de la côte, vieille de plusieurs milliers d'années.

 

Nous redoublons d'efficacité pour notre dernier vendredi et désinstallons tous nos instruments en deux temps trois mouvements. Ces derniers sont rangés bien soigneusement en pièces détachées dans les différentes boîtes pour leur retour.

 

Le samedi matin, réveil matinal pour Léa et Laura qui partent pour un dernier tour des polygones de l'île en compagnie de Nikolaï, le biologiste passionné et passionnant, qui les aide à dresser l'inventaire des espèces présentes sur le terrain d'étude. Puis, c'est dans une ambiance déjà nostalgique que les derniers préparatifs des valises se réalisent. Il s'agit tout d’abord de réunir toutes les affaires dispersées dans la station au long du séjour, mais également de préparer quelques présents pour les personnes vivant sur la station, et à qui une petite attention ne sera que symbolique comparé à ce que leur aide ou bonne humeur quotidienne nous a apporté. Le soir nous quittons tous notre dernière bania et after-bania avec un gros pincement au coeur et continuons de discuter jusqu'à tard dans la nuit pour ne pas penser au lendemain.

Mais le dimanche arrive malgré tout, et après avoir pris des forces avec les oeufs que Molo nous a préparés plus tôt, il est temps d'aller sur la plage pour charger les valises sur le bateau et prendre congé de nos amis après la traditionnelle photo de départ. Une fois celle-ci prise, nous partons sur les chapeaux de roues et c'est avec les larmes aux yeux que notre bateau s'éloigne alors que ceux restés à terre agitent leurs mouchoirs. Nous chantons une dernière fois les Champs-Elysées, qui restera probablement ancrée en nous comme la chanson de notre voyage.

Dernière photo de notre groupe

Et la banquise alors?

Malgré ce que l’on pourrait croire, Arctique ne signifie pas seulement banquise, ours polaires et températures glaciales toute l’année. Ici, au cœur du delta de la Lena, nous découvrons l’Arctique sous une toute autre forme car nous nous situons dans ses plus basses latitudes. Pas de glace ni d’ours polaire à l’horizon pour nous. Les conditions climatiques sont ici très variables tout au long de l’année.

Actuellement en été, le soleil ne se couche pas et reste au-dessus de l’horizon toute la journée, pour le plus grand plaisir de la toundra, dépourvue de son manteau d’hiver de glace et de neige. Le sol est recouvert d’une épaisse couche de mousses et de lichens d’environ 10 cm, dans laquelle nos pieds s’enfoncent et nous donnant souvent la sensation de marcher sur un matelas géant. Souvent gorgée d’eau, celle-ci ne nous permet malheureusement pas de nous y allonger.

 

Les pieds dans la mousse

Même si nous sommes en été, les journées sont complètement différentes d’un jour à l’autre. Nous pouvons passer d’une journée ensoleillée et chaude à une autre sous la pluie, le vent et le froid. Le climat reste tout de même trop froid pour laisser pousser les arbres. Toutefois, depuis ces quelques dernières années, deux arbres sont en train de pousser sur l’île Samoylov, revêtant un caractère exceptionnel. Néanmoins, au vu des conditions, ils n’atteindront pas une taille très grande. Cela n’empêche cependant pas les fleurs de recouvrir la toundra de toutes les couleurs.

 

Les arbustes façon toundra

Laura en admiration devant l'un des plus grands arbres de Samoylov

Iles de mousse dans les polygones de glace fondue

Fleurs bleues

Champignon

Les températures d’été pouvant aller jusqu’aux 25 degrés permettent également aux animaux de sortir le bout de leur nez. Si l’on regarde attentivement sous nos pieds, on peut apercevoir des troupes de lemmings gambadant à travers cette végétation miniature. Les oiseaux profitent de leur côté des conditions venteuses et nous offrent le spectacle de se laisser flotter dans les airs sans le moindre battement d’ailes. Les moustiques sont, quant à eux, au rendez-vous dès que le vent s’en est allé et que la barre des 5 degrés est dépassée.

 

Un lemming en fuite

Oiseau au coeur de la toundra

Passion moustiques

A partir du 7 août, les journées raccourciront pour laisser peu à peu place aux nuits polaires, c’est-à-dire aux journées où le soleil ne lève pas. Toute cette vie éphémère estivale s’endormira alors bientôt, dès la chute des températures et les premières tombées de neige de septembre qui transformeront alors tout le delta de la Lena en une unique masse de glace et de neige. Et le cycle recommencera lorsqu’au printemps, toute la glace et la neige fondront et que les rivières se regorgeront de toute cette eau. Celles-ci sont d’ailleurs à la source du phénomène d’érosion des côtes de l’île de Samoylov, exposant le permafrost et notamment les coins de glace (cf post du 6 août) à l’air ambient. Cela facilite leur fonte et déstabilise les polygones de la toundra, s’effondrant peu à peu dans l’eau. L’ancienne station se situant à environ 10 mètres de la côte, elle est directement exposée à ces effondrements et devrait se voir disparaître dans les prochaines années.

L'effondrement de la côte de Samoylov

La troisième semaine (31.07-06.08)

Du côté du travail, plusieurs autres projets de terrain ont eu lieu durant cette semaine, en plus bien sûr de l’habituel travail de recherche et analyse des données. Un de ceux-ci a été de faire un transect de l’épaisseur de la couche active, celle qui dégèle durant l’été. Le principe est simple : il suffit de planter un pieu en métal à travers le sol jusqu’à atteindre le pergélisol, et d’en mesurer la profondeur : un vrai travail à la chaîne, avec plus de 800 plantés. Vous pouvez remarquer sur les résultats que la profondeur peut varier de 16cm à plus de 1m, ce qui peut rendre le planté particulièrement difficile.

Les maîtres d'oeuvre au travail

Profondeur du permafrost selon le transect

Un autre projet a été de caractériser la capacité d’infiltration du sol en observant la baisse de niveau d’eau dans un cylindre en inox planté dans le sol. Un travail à la hauteur de notre cher ami « José-Bové ». Mais le plus ambitieux de nos projets pour cette semaine a probablement été notre marathon-CO2 : Jusqu’à maintenant, la chambre qui abrite la sonde à CO2, ou dioxyde de carbone, a été posée sur le sol pour une longue durée. Néanmoins, pour une appréciation plus exacte des émissions et absorptions du sol et des plantes, il faut poser la chambre sur le sol pour temps bien plus bref, afin de ne pas le perturber. Ceci nous a donc menés à prendre des mesures pendant une journée entière, du 4 août à 5h du matin au 5 août à 4h, ceci toutes les heures et pour une durée de 30 minutes. L’occasion aussi pour Léa et Dimitri, qui s’y sont collés, de voir le soleil faire un tour complet dans le ciel.

La chambre à CO2

Laura observant du zooplancton au microscope

Le travail nous prend nos journées, mais nos soirées sont plus libres et nous donnent tout de même l’occasion de profiter de nos vacances. Le 1er août, pour fêter notre bon vieux pacte du Grütli, un grand feu sur la plage, accompagné de savoureux morceaux de gruyères fondus sur les braises nous a permis de nous sentir, pour quelques instants, proches de notre patrie. Le 1er août a aussi marqué l’arrivée d’un nouveau groupe de scientifiques autant russes qu’allemands, qui se sont joints à nous sur la plage pour des premiers moments de partage. Avec eux sont arrivés moult matériel scientifique et autres victuailles, que nous avons dû décharger sous la pluie à la force de nos bras. Les autres soirs, en plus des habituelles banias du mercredi et samedi, nous avons pu suivre un cours de notre accompagnante Ksenia sur la recherche scientifique russe, ou alors profiter de longues discussions philosophiques réunis dans la confortable chambre des filles, en écoutant de la musique, mangeant du chocolat ou sirotant un petit verre de whiskey.

Nuages sur la station de Samoylov

Le dimanche, jour de congé! Nous partons pour la première fois tous ensembles en excursion pour l’île de Stolb. Petite ascension jusqu’au sommet de cette petite île-montagne, la seule dans les alentours. Cela nous a permis de garder nos cuisses en forme pour notre prochain retour en Suisse, et surtout pour admirer la vue époustouflante du delta. Après notre retour à la station, nous présentons l’avancée de notre travail aux autres scientifiques, et en apprenons plus sur leurs propres projets. Cette dynamique d’échange nous permet à tous de progresser et suscite notre plus grand intérêt. De quoi nous donner du grain à moudre pour notre dernière semaine qui arrive.

 

 

 

 

L'île de Stolb

La seconde semaine (24.07-30.07)

Le lundi 25 juillet, Mathieu, Vincent et Christophe accompagnent le groupe d’allemands pour reprendre des échantillons d’eau: Lors de la première expédition, un fort vent les a empêchés d’aller au milieu du lac en bateau. Pendant ce temps, Léa, Laura et Maxime participent à une autre collaboration avec les russes pour des mesures de terrain. Durant la soirée, et ceci durera toute la semaine, Dimitri Bolshiyanov, un des scientifiques respectés de la base, nous donne des cours sur la géomorphologie du delta de la Léna. Ce soir-là, le soleil s’approchant dangereusement de l’horizon nous offre de belles lumières pour faire quelques photos des environs. Nous aurons encore des soleils de minuit jusqu’au 7 août !

Le mercredi, nous installons la chambre à dioxyde de carbone et méthane. Notre chambre n’étant toujours pas bien hermétique, l’étudiant allemand Lutz nous propose gentillement d’utiliser une autre chambre, équipée en plus d’un petit ventilateur pour assurer un mélange homogène du gaz à l’intérieur. Après avoir réparé cette même caisse que nous avons abîmée en essayant de l’installer (sic), nous la plantons fièrement dans un centre de polygone, qu’on pourrait comparer, pour un non connaisseur de l’arctique,  à un marécage. Aujourd’hui, c’est aussi l’anniversaire de la cuisinière Regina, qui nous cuisine un incroyable gâteau au chocolat fourré au « Varoynka », la fameuse crème caramel russe faite à partir de lait condensé sucré et qui crée quelques addicts parmi nous. Pour l’occasion, Molo la décharge de son travail et nous cuisine un énorme poisson blanc.

A table!

Le morceau de renne de Molo

Durant cette semaine, la majorité des instruments a été installé. Un travail de recherche, d’extraction et d’analyse des données doit alors avoir lieu, et de nombreuses heures doivent alors être passées devant l’ordinateur, sur internet, à lire des papiers scientifiques ou à écrire du code sur le fameux programme Matlab. Rien de très palpitant à raconter de ce côté-là…

Le vendredi soir, nous avons un dernier cours du professeur Dimitri Bolshiyanov, un cours qui nous a un peu étonné. Il a présenté quelques graphiques, un peu douteux d’un point de vue esthétique tout de même, montrant un léger refroidissement de l’Arctique, et a fait quelques conclusions sur le fait que le CO2 n’aurait pas d’impact sur le réchauffement climatique. Nous n’avons pas posé trop de questions à ce sujet, sentant que la discussion ne nous mènerait à rien. En parlant un peu plus tard avec Alina, une étudiante en Master de Novossibirsk, nous apprenons que le facteur anthropogénique du changement climatique est relativement souvent nié par les scientifiques russes, et que c’était en fait la première fois, avec nous, qu’elle se posait la question sur le sujet.  Une autre scientifique nommée Svieta nous informe quand même que l’opinion de ce professeur n’est pas partagée de tout le monde et lui vaut certaines mauvaises critiques.

Les réunions dans la chambre

Vue depuis la station

La bonne équipe

La salle de travail, et Vladimir Poutine

Le samedi soir, nous fêtons lors de l’après-bania le départ des russes et des allemands qui auront la chance de monter à bord du bateau Puteiskii le lendemain matin pour leur retour jusqu’à Tiksi. Tout le monde se retrouve alors sur la plage pour une dernière photo de groupe et pour les adieux sous le rythme des Champs-Elysées. Lorsque le bateau s’éloigne, nous réalisons que nous nous retrouvons presque seuls sur l’île, les différents responsables de la station nous laissant ainsi à notre propre sort.

Un après-bania dans la vieille station

Exceptionnellement, nous nous retrouvons aux fourneaux pour toute la journée du dimanche afin de remplacer Molo qui a déjà cuisiné le mercredi pour l’anniversaire de Regina. Nous décidons donc de faire valoir nos talents de cuisiniers. Notre plan d’attaque était parfait, pancakes pour tout le monde au petit déjeuner, mais malgré toute notre bonne volonté, la levure russe a eu raison de notre pâte qui s’est mise à prendre des proportions énormes dans le réfrigérateur. 60 essais plus tard pour nourrir les futurs voyageurs, la pâte à pancakes a finalement été reconvertie en pâte à pain briochée. Après nous avoir entraînés aux rythmes de sa guitare, c’est au rythme des rappes à pommes de terre russes que Vincent nous a dévoilé son deuxième talent caché, la confection de Röstis maison. Malheureusement, tous nos potentiels dégustateurs ayant pris le vent, nos talents resteront inconnus des petites papilles russes. Pour terminer la fête en beauté, nous prenons possession de la salle de travail pour la transformer en cinéma d’un soir, avec au programme le célèbre film de Tarantino, Pulp Fiction. End of week 2

Après la cuisine, la putz !

Le premier weekend sur l’île

Le samedi matin après l’anniversaire de Molo, on s’octroie d’un commun accord le droit de dormir un peu plus tard, vu l’heure tardive de la fin de la fête. Nous travaillons tout de même pour tenter encore de réparer deux anémomètres défaillants. Une des expériences que nous devons faire porte à analyser le flux de méthane et CO2 émis par le sol. Malheureusement la chambre qui sert à concentrer le gaz a souffert du trajet en avion et a dû être rafistolée. Comme c’est samedi, nous allons de nouveau à la bania, mais cette fois comme il fait un peu plus chaud, les moustiques attaquent !

Le dimanche est le jour de congé de Regina, la cuisinière. Molo change donc sa combinaison et sa hache pour un tablier et un couteau, afin de préparer le brunch matinal. Ksenia et Dimitri n’en profiteront pas et ne mangeront que des sandwichs : ils participent à une journée de mesure des scientifiques russes. Ce groupe de Novossibirsk doit encore faire des analyses du sol de Kurungnakh avec un ERT (Electrical Resistivity Tomography)  et GPR (Ground Penetrating Radar), afin de pouvoir comprendre la structure du sous-sol et prédire l’érosion future de la côte. Concrètement, il s’agit de planter dans le sol 48 électrodes reliées à un boitier central, d’envoyer un courant électrique et d’analyser sa réponse pour caractériser le type de matière qui constitue le sol et sa température.

Le soir, toutes les équipes se réunissent dans la salle de réunion et de travail afin de se présenter et de montrer le travail que chacun fait sur l’île. Le tout sous le regard de Vladimir Poutine, dont le portrait accroché au mur accompagne le drapeau de l’Allemagne, de la Russie et de la Yakoutie.

L'entrée de la station

Polygone et coin de glace

Un type de permafrost, en l’occurrence celui qui constitue une grande partie de l’île de Samoylov, s'appelle polygone de toundra. Ce sont, comme son nom l'indique, des polygones d'un diamètre s'approchant des 10m, dont les bords nommés coin de glace ou ice wedge sont constitué de glace pur pouvant s'enfoncer sur plus de 15m dans le sol. Ceci est du au cycle de gel-dégel de la couche active, et les curieux trouveront plus d'information sur leur mécanisme de formation sur le site américain www.fws.gov

Coin de glace en train de dégeler

A la découverte de la base

L’histoire de la station Samoylov débute en 1998, lorsque des scientifiques russes et allemands ont l’idée saugrenue d’étudier ensemble la région Arctique et son permafrost. A ce moment-là, la station est en bois et ne permet pas d’y vivre tout au long de l’année, l’hiver étant trop rude pour y séjourner. Il n’est pas question non plus de quelconque contact avec l’extérieur et encore moins de WiFi. Suite à une fameuse visite de Poutine, alors premier ministre de la Russie, le 23 août 2010, celui-ci décide de promouvoir la recherche et la construction d’une nouvelle station flambant neuve est démarrée. Inaugurée en 2013, elle permet d’accueillir jusqu’à une trentaine de personnes. Ce sera à la fois notre lieu de travail et de vie pour le mois à venir. Constituée de trois branches, elle contient non seulement des chambres, des laboratoires, d’énormes congélateurs, un atelier et une salle de travail, mais aussi une salle de sport, de billard et un sauna moderne. De quoi s’occuper lorsque la météo n’est pas très propice à la balade.

 

La vieille station

Entrée de la vieille station

La station Samoylov

Ksiucha devant la station

Il y a aussi Cевер, se prononçant « Siévièr » signifiant le « Nord » en Russe, le chien de la station. Ce husky en pleine forme se fondrait presque dans le paysage. Quémandeur de câlins, il reste cependant fidèle à l’ancienne station. Les parties de cache-cache et la quête de lemmings sont ses activités préférées.

Le chien Cевер

La vie est pour le moins rythmée à Samoylov. En effet, les repas se déroulent en une demi-heure montre en main afin de laisser place au deuxième service. Au menu, beaucoup de soupes, de poisson, de viande de renne et de patates, toujours très bien apprêtés. Les fruits se font rares et sont presque devenus un lointain souvenir. De temps à autres, la cuisinière Regina, nous cuisine des desserts qui nous font oublier tout espoir pour le « Summer Body ». Le dimanche c’est repos, y compris pour la cuisinière, qui se fait alors remplacer par Molo. Sa fameuse omelette aux oignons nous attend pour le brunch à 10h. Ses talents de cordon bleu sont la légende de la région et ravissent nos papilles le soir venu.

Heureusement que la vie est bien rythmée d’ailleurs, car notre notion du temps disparaît rapidement avec le soleil qui préfère nous tenir compagnie la nuit. Si bien que nous nous croirions presque dans un « Autre Monde », selon la fameuse expression de Maxime. Les fleurs, quant à elles, profitent d’autant de luminosité pour s’éparpiller dans la toundra tandis que les nuages s’étirent dans le ciel.

Fleurs de la toundra

Premiers 4 jours à Samoylov

La première journée sur l’île a principalement été consacrée à dormir jusqu’à 16h pour des raisons déjà mentionnées, à visiter la station et à faire un tour des environs proches pour y découvrir des paysages nouveaux, et rencontrer quelques personnes séjournant aussi sur la station. Notre travail de terrain commence le second jour, avec le montage des stations SensorScope. Ce sont des stations météos, trois au total, qui rassemblent autour d’un pieu central divers instruments de mesures.

Ces instruments, nous les avions installés et testés sur une petite parcelle d’herbe devant un bâtiment de l’EPFL, un après-midi d’été, tout s’était passé pour le mieux. Nous avons eu quelques surprises lors de leur installation sur Samoylov. Le premier est apparu lorsque nous avons voulu planter les sardines dans le sol pour tendre les câbles : le permafrost et sa couche active ne sont pas autant dociles que nous l’avions imaginé. Il fallait choisir entre les planter dans de la mousse mouillée et de la terre congelée. Pour ne pas arranger les choses, planter des sardines en métal dans le pergélisol peut le faire fondre légèrement, ce qui le rend instable et nous force à améliorer notre technique de plantage.  Certains instruments, qui ont probablement souffert lors du trajet, ont aussi dû être réparés, le tout par grand vent et moins de 5°C. Les deux premiers jours ont donc été consacrés à installer ces instruments et reprendre du poil de la bête, malgré quelques problèmes de digestion des mets locaux…

Les stations météo SensorScope

 Les instruments de mesures, fonctionnant à l’énergie solaire, sont les suivants : Un anémomètre pour mesurer le vent horizontal, un senseur de radiation solaire, un capteur de température et humidité, un thermomètre infrarouge pour la température du sol, un pluviomètre et un capteur de température pour le sous-sol. Tous ces instruments permettent, entre autres, de faire des bilans d’énergie au niveau du sol, donnent des informations nécessaires pour des modélisations du permafrost et permettent de faire des comparaisons spatiales et temporelles entre les stations.

Installation des stations météo SensorScope

Le pluviomètre Parsivel attendant patiemment la pluie

Les stations dans le paysage

Coupe du sol

Le pergélisol

Le pergélisol, ou permafrost en anglais, est par définition un sol qui reste gelé pendant au moins 2 ans. Cependant, il est possible qu’une couche supérieure dégèle et regèle selon les saisons, nommée couche active. Le pergélisol est composé de glace, mais aussi de matière organique et minérale. Il est présent aux hautes latitudes et dans les Alpes, où il est étudié par le SLF. Il représente environ 25 % des terres émergées dans l’hémisphère Nord, et c’est le plus gros réservoir de carbone continental de la planète. Sa formation, sa persistance ou sa disparition sont fortement liées aux changements du climat, raison pour laquelle il est tant étudié. Sur la photo " coupe du sol" au dessus, nous pouvons voir une cube de terre à droite. C'est la partie dégelée, la couche active, qui regèle l'hiver venu. Au fond du trou, le sol est complètement gelé.

Sur la station, la tradition veut qu’il y ait ваня, ou bania, le mercredi et le samedi soir. La bania, c’est plus qu’un simple sauna, c’est une expérience. Après 2 jours à côtoyer les scientifiques et responsables de la station de loin, on se retrouve assis sur le même banc vêtu de notre plus simple appareil par plus de 100°C . Cette bania tout en bois, construite le millénaire passé, se situe à côté d’un petit lac accessible par un petit ponton en bois qui permet de se rafraîchir après avoir transpiré à ne plus en pouvoir. C’est le moment parfait pour se relaxer, discuter, se réchauffer du climat, et aussi pour se fouetter. En effet, la tradition russe veut que des rameaux en feuilles de chêne soient présents dans la pièce afin de se fouetter en toute fraternité.

Après la bania il y a, évidemment, l’après-bania : tout le monde a rendez-vous dans la vieille station, dont nous raconterons l’histoire une autre fois, pour manger du poisson cru, du saucisson gras, des biscuits russes et, bien sûr, pour trinquer avec des shots de vodka à la santé de la rivière Léna.

La bania de Samoylov

Le vendredi, Léa, Laura et Dimitri ont la chance de partir en expédition avec Hendrik, Maria et Lutz, des scientifiques allemands travaillant sur le cycle du carbone dans l’Arctique. Nous avons été engagés pour aller sur l’île de Kurugnakh afin de les aider à récolter des échantillons d’eau dans deux lacs et trois rivières et à les porter jusqu’aux rives. Les jours d’avant ont été plutôt frais, moins de 7°C, mais ce jour-là le mercure est monté un peu plus haut, assez pour faire ressortir les moustiques de leur tanières. On en est venus à regretter le froid. Il y en a des milliers, ils se posent partout, il est impossible d’exposer un moindre centimètre carré de peau sans protection ou sans une épaisse couche d’anti-moustique sans se faire piquer. Ces parasites piquent à travers les jeans, dans le cou, sur la figure, à l’intérieur des bottes, de vrais sans-gênes ! Pour faire un génocide, il suffit de mettre une baffe sur une de ses jambes.

Pendant ce temps, le reste de l’équipe installe un autre instrument, le pluviomètre Parsivel, avec tout autant de moustiques. Cet instrument allemand consiste en deux petites tourelles projetant un faisceau laser entre elles pour détecter les gouttes d’eau qui passent au travers. De même que pour les stations météo SensorScope, le sol en permafrost retarde le plantage des pluviomètres.

Le soir, c’est l’anniversaire de Molo. Molo, c’est tout un personnage. Nous l’avons rencontré dès notre arrivée, chevauchant son quad pour venir chercher nos bagages sur la plage, habillé d’une combinaison complète, orange au logo de l’Antarctique, de longs cheveux blancs au vent et les sandales aux pieds. Il fêtait ses 65 ans et son dernier été à Samoylov après y être venu pendant plus de 20 ans. Ce fut l’occasion de lui offrir un petit couteau suisse et deux beaux moelleux au chocolat confectionnés par Maxime. Cette soirée nous a permis de mieux connaitre nos collègues russes de Novossibirsk travaillant sur la géomorphologie, la vodka et le vin facilitant la communication entre nous.

Ile de Kurugnack

Zoom sur le sol

Le voyage pour arriver à Samoylov

Tout commence un beau matin ensoleillé à Genève, le vendredi 14 juillet 2017, lorsque nous prenons notre premier avion jusqu’à Moscou. Nous découvrons dans cette capitale, plus grande en termes de population que Londres, Berlin ou Paris, la célèbre place rouge, le Kremlin et l’étonnante cathédrale orthodoxe Saint-Basile.

Place rouge, Moscou

Le prochain vol nous emmène jusqu’à Iakutsk, située à pas moins de 6h d’avion de Moscou, autant qu’un vol transatlantique. Située au milieu de la Sibérie le long de la Léna, Iakutsk jouit d’un climat agréable l’été, mais a la renommée d’être la ville la plus froide du monde en hiver, avec une moyenne pas plus haute que -34°C. Notre escale est de courte durée et nous reprenons un avion de la compagnie locale Yakutia Airlines pour cette fois monter vers le froid, au nord. L’atterrissage à Tiksi nous fait prendre conscience que nous arrivons vraiment dans un lieu reculé de tout : Le déchargement des bagages se fait à la main au travers d'une fenêtre, et l’aéroport ferme tout simplement ses portes lorsque notre groupe quitte les lieux! A la sortie, pas de métro, pas de bus mais un camion chaussé de roues hautes comme un demi-homme, pour affronter les routes en terre et traverser les rivières.

L'équipe devant le taxi

On nous emmène donc au bord de l’océan, pour y découvrir les embarcations qui doivent nous emmener à la station de Samoylov. Les eaux étant trop agitées, on nous informe qu’une nuit à l’hôtel de Tiksi est nécessaire. Cette localité est d’un autre monde. Elle eut son aura durant l’ère soviétique, mais ressemble maintenant plus à Tchernobyl, avec ses larges rues presque désertes, ses immeubles tous pareils, délabrés, les fenêtres cloisonnées. Des pipelines, probablement d’eau chaude, traversent la ville. Des carcasses de voitures sont jonchées aux côtés de panneaux publicitaires de l’URSS. Nous prenons un repas, et faisons une petite ballade. Il est près de minuit, heure locale, et le soleil ne daigne pas se coucher. Il fait tout bonnement grand jour, c’est notre premier soleil de minuit.

Après tout ce trajet, nous allons finalement nous coucher.  Malheureusement, littéralement moins de 10 minutes plus tard, les personnes responsables pour notre transfer jusqu'à la station de Samoylov nous réveillent : la mer et le fleuve sont calmes, il faut profiter de l’opportunité et partir immédiatement pour la station. Ce seront encore plus de 5h sur nos frêles esquives avant de finalement arriver à notre destination finale, la tant convoitée île de Samoylov. Nous sommes le mardi 18 juillet, il est 6h du matin, il ne fait toujours pas nuit, il y a 7h de décalage horaire avec la Suisse, nous avons perdu nos repères et nous allons dormir.

 

Tiksi et le trajet en bâteau

La station Samoylov, c’est où ?

La station Samoylov se situe à 72°22’N; 126°28’E, soit 650km plus au nord que le cercle polaire défini physiquement à 66°33’ N, et à très exactement 6006km de l’EPFL. Elle a été construite sur une petite île dans le delta de la Léna. Ce cours d’eau au débit 9 fois plus grand que le Rhin prend source dans les montagnes du Baïkal, au sud de la Russie, et parcourt plus de quatre mille kilomètres à travers la taïga sibérienne avant de se jeter dans la mer des Laptev, dans l’océan Arctique. Le delta de la Léna, dont la superficie équivaut aux deux tiers de la Suisse, abrite la plus grande réserve naturelle de Russie et est constituée uniquement de pergélisol, aussi appelé permafrost.

Ce-dessous, deux cartes indiquant la position de Samoylov. Observez que la première,  une représentation de Mercator utilisée par Google Maps, conserve très mal les proportions près des pôles,  au contraire de la seconde carte, centrée sur le pôle Nord.

Carte de la Russie en projection de Marcator

Carte de l'Arctique

La station de Samoylov est une base scientifique germano-russe, elle est principalement utilisée par des scientifiques de l’AWI (Alfred Wegner Institute), AARI (Arctic and Antarctic Research Institute) et le MPI (Melnikov Permafrost Institute).