Dimanche 25 août

Par Estelle.
[English version below]

Cela fait quelques jours que l’on entend parler de lui : « l’Ermite ». Personne ne l’a encore jamais vu, excepté l’équipe Archéo qui l’a rencontré, mardi, sur le chemin du retour de Yaroudieï. Pour nous autres, « L’Ermite » reste un mystère. A quoi ressemble cet homme solitaire, qui a décidé de vivre loin des hommes, dans une cabane de fortune, au milieu des bois ? C’est l’un des derniers témoins du camp. Non pas un témoin direct – il n’a pas connu le Goulag ou le chantier du chemin de fer. Mais pendant vingt ans, dans les années 1980-1990, il a arpenté la ligne sur une draisienne, parcourant les 300 kilomètres depuis la ville de Salekhard au Nord-Ouest. Ils étaient trois, dont deux frères qui sont morts, et lui, préposés à l’entretien de la ligne du télégraphe qui suit la ligne de chemin de fer. Après la voie ferrée, le télégraphe a lui aussi été abandonné. De nombreux poteaux, dispersés, arrachés, parsèment aujourd’hui la végétation. Parfois, un mât émerge, avec ses isolateurs de porcelaine blanche. De loin, on dirait des oiseaux posés sur un fil électrique.

Aujourd’hui, nous faisons enfin connaissance de l’Ermite. Il s’appelle Andrei. Il a 63 ans. Un homme de petite taille, mais à la silhouette mince et énergique. Son visage est tanné par le vent, et par des années passées dehors, par tous les temps. Son regard, brun et incisif, vous transperce. Un regard qui en dit long sur la vie difficile qu’il a menée. Il y a quelque chose de Nenets dans ses traits. Quelque chose de tzigane dans sa façon de fumer.

Nous partons pour une visite du camp et du site, au pas de course. L’homme est sûr de lui. Chaque pas s’enfonce avec détermination dans le sol gorgé d’eau. Jérôme l’interroge sur quelques points mystérieux : pourquoi n’y avait-il que deux miradors ? ou sont les deux miradors manquants ? A chaque fois, les réponses sont catégoriques et sans appel : « Non, il y avait quatre miradors, ils étaient là ». « – Et cet entassement de poutres ? – Les fondations d’un baraquement supplémentaire qui n’a jamais été construit. » « – Et cette baraque effondrée, à l’entrée du camp ? » Là, notre homme est intrigué. Puis, sans hésiter, il monte sur le tas de gravats, arrache quelques morceaux de chaux, déplace quelques planches. «- Sûrement un entrepôt ».

Fin de la visite. Nous nous retrouvons au point central de l’allée, près du feu de camp. Andreï accepte avec plaisir les cadeaux des étudiants : du chocolat suisse, de la crème de marrons. Il saisit un petit paquet que lui tend Chiara. Il esquisse un sourire. Son visage se détend, le temps d’une cigarette. « Vous seriez venus il y a dix ans, les baraquements étaient encore debout. Aujourd’hui, ils disent qu’ils entretiennent la forêt, mais ils sont en train de tout raser. Dans dix ans, il n’y aura plus rien. »

Puis il se lève, nous salue, et part. Sans tergiverser. Sans débattre du projet de Mémorial. L’homme a fait ce qu’il estime être son devoir : nous dire ce qu’il sait. Point final. L’Ermite a disparu comme il est apparu, entouré de mystère.

It’s been a few days since we heard about him: “the Hermit”. Nobody has ever seen him, except the Archeo team who met him on Tuesday, on the way back from Yarudei. For us, “The Hermit” remains a mystery. What does this solitary man, who has decided to live far from men, do in a makeshift hut in the middle of the woods? This is one of the last witnesses of the camp. Not a direct witness – he did not know the Gulag or the railway yard. But for twenty years, in the years 1980-1990, he paced the line on a balance bike, traveling 300 kilometers from the town of Salekhard in the North West. There were three of them, including his brother who died in a fire, in charge of the maintenance of the telegraph line following the railway line. After the railway, the telegraph was also abandoned. Many poles, scattered, uprooted, dot the vegetation today. Sometimes a pole emerges, with its white porcelain insulators. From a distance, they look like birds on an electric wire.

Today, we finally get to know the Hermit. His name is Andrei. He is 63 years old. A small man, but slim and energetic. His face is tanned by the wind, and by the many years spent outside, through all weathers. His eyes, brown and incisive, pierce through you. A look that says a lot about the difficult life he has led. There is something Nenets like in his features. Something gypsy in his way of smoking.

We leave for a visit of the camp and the site, at a fast pace. The man is sure of himself. Each step sinks steadily into the waterlogged soil. Jerome questions him on some mysterious points: why were there only two observation towers? Where are the two missing ones? Each time, the answers are categorical and without any appeal: “No, there were four watchtowers, they were there”. “And this pile of wood? – The foundations of an additional barrack that was never built. “And this collapsed hut at the entrance of the camp? There, the man is intrigued. So, without hesitation, he climbs on the pile of rubble, tears off a few pieces of lime, moves a few planks. “- Most definitely a warehouse”.

End of the visit. We meet at the middle point of the driveway near the campfire. Andrei accepts with pleasure the students’ gifts: Swiss chocolate, chestnut cream. He grabbed a small package that Chiara handed him. He sketches a smile. His face relaxes, the time of a cigarette. “You would have come ten years ago, the barracks were still standing. Today, they say they want to save the forest, but they are cutting everything down. In ten years, there will be nothing left. “

Then he gets up, greets us, and leaves. No time wasted. Without discussing the Memorial project. The man did what he feels is his duty: to tell us what he knows. That’s it. The Hermit disappeared as he appeared, surrounded by mystery.

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