Jeudi 29 août

Par Estelle.
[English version below]

Changement de décor, changement de style.
Ce matin, nous nous retrouvons dans la salle de réunion de l’hôtel, une salle qui ressemble à une salle de classe avec ses rangées de bureaux bien alignées et son tableau blanc. Au programme : un « Café littéraire », qui peut sembler « hors sujet » pour nos étudiants aux profils plutôt scientifiques.
Pendant deux heures, la séance devient un atelier de lecture collective, à voix haute, et permet de découvrir plusieurs témoignages d’écrivains sur la vie dans le Goulag.
Le parcours commence avec le célèbre dramaturge, Anton Tchekhov, et son inventaire de l’île de Skhaline, en 1890 ; le bagne qu’il y décrit apparaît comme l’ancêtre du Goulag.
Puis, cinquante ans plus tard, vient Evguenia Guinsburg, et son bouleversant récit de sa déportation à la Kolyma. Elle décrit le trajet en train, et la souffrance des femmes séparées de leur famille. Au moment du départ, elle décrit les photos d’enfants piétinées par les gardes.
Puis c’est l’arrivée à la Kolyma ; à travers les mots de l’écrivain Vassili Grossman, l’auteur de Vie et destin, « l’un des vingt chefs d’œuvre de la littérature mondiale », ajoute Eric.
Puis vient Alexandre Soljenitsyne, l’auteur de L’Archipel du Goulag, une œuvre magistrale au contenu sociologique, qui a ouvert les yeux à l’opinion occidentale.
Son grand rival, Varlam Chalamov, l’auteur des Récits de la Kolyma, signe une œuvre plus personnelle, où il rend hommage à ses amis morts dans les camps.
Le parcours s’achève avec la lecture d’un témoignage d’une femme ordinaire, qui a travaillé sur le chantier de construction d’une ligne de chemin de fer. Non pas celle de la ligne 501-503 qui nous occupe, mais plus en amont, au début de la ligne, pourrait-on dire, du côté de la ville de Kotlas. « Sous chaque traverse, un mort », écrit-elle de manière emphatique. « Il ne faut pas prendre ce genre de témoignage au pied de la lettre, précise Eric, car ce n’est pas une réalité historique ». Il y a matière à débat : quelle place la littérature peut-elle avoir dans un travail de mémoire ? Quelle responsabilité morale ont les écrivains, et leurs lecteurs, dans la transmission de la réalité ? Certes, la littérature ne fait pas l’histoire, il convient toujours de garder une distance critique à l’esprit. Mais la littérature permet d’incarner une réalité, de lui donner corps.
« On dirait que nous avons vu un camp vide à Chtchoutchii, et que les écrivains nous donnent à voir les hommes qui y ont vécu », souligne si justement Samuel.

Changement de décor, encore.
A 13h, nous accompagnons les étudiantes russes à l’aéroport. Pour elles, c’est le grand retour à Tioumen. Les adieux sont émouvants. Au milieu du hall d’embarquement, nous faisons une ronde autour des Russes, et nous portons un toast « à la Suisse » : un cri collectif, progressif « Eh…. » qui s’achève en un « Santé » joyeux ! Les gens tournent la tête, sourient sans comprendre. Ou bien ils comprennent l’essentiel, qui n’a pas besoin de traduction.

 

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La file s’allonge pour le vol de Tioumen. Vite, les dernières embrassades. C’est le moment des petits mots, et des grandes promesses. Se revoir bientôt. L’année prochaine ? Merci pour tout. Même pour Christina et Juliana, les plus discrètes, l’émotion est palpable. Un ultime geste de la main, un ultime pincement au cœur, et nous repartons.
Mais dans le bus du retour, les sièges vides nous laissent une drôle d’impression. Une absence, un manque. La preuve que le « groupe » a existé, que la communauté fraternelle et éphémère a laissé ses traces.

Ultime changement de décor, pour cette journée en trois actes.
A bord de notre minibus, nous quittons la ville de Nadym. Direction : un campement de nomades, dans la campagne proche. Sous une pluie froide et tenace, nous découvrons un paysage qui pourrait être paradisiaque sous un rayon de soleil : deux « tchoumes », comme deux tepee indiens, installées au bord d’un étang. Olga et son mari nous accueillent chaleureusement, autour d’une table royalement servie : soupes de viande et de poisson, viande de renne séchée, pâtisseries et bonbons. Au centre de la tente, la chaleur du poêle en fonte et des marmites de thé fumant nous réchauffent. Nous sommes reçus comme des invités de marque : selon la tradition, Vadim découpe un poisson congelé. Nous goûtons les filets crus, assaisonnés de sel et de poivre. Un vrai délice, accompagné de thé noir épicé, ou, au choix (pour les plus téméraires, toujours !), de vodka ou de saké.

 


Olga et son mari ne sont pas Nenets, mais de l’ethnie des Khantys-Mansys, originaires du Sud de la région. Nous apprenons le b-a-ba de leur culture : « quand l’homme parle, la femme se tait » ! Et en effet, Olga laisse son mari répondre à nos questions : combien d’enfants ont-ils ? 11 ! Soit 5 d’un premier mariage, et 6 ensemble ; l’aîné a 30 ans, et la cadette 4 ans. Combien de personnes peuvent vivre dans une tchoume ? En général, une famille de sept personnes ; les plus grandes pouvant accueillir jusque 15 personnes. Mais dès qu’ils ont atteint l’âge d’entrer à l’école, les enfants sont admis en pension en ville. Leur éducation est prise en charge par l’administration du Yamal. A l’adolescence, les enfants choisissent leur mode de vie : ou bien s’installer en ville, ou bien reprendre l’élevage des rennes dans la toundra. Ces derniers reçoivent alors une formation adaptée.
La conversation s’engage sur des sujets plus graves : ont-ils été témoins d’un changement climatique dans la région ? Hélas, oui, depuis quarante ans, la végétation a changé, la faune a changé. Les mouches, qui n’attaquaient que les rennes, s’en prennent à présent aux hommes. En hiver, la neige se fait plus rare, ce qui complique leur mode de déplacement. Et les températures, au moins de février, sont plus clémentes qu’auparavant : une moyenne de -30 degrés, au lieu des -50 traditionnels.
Une autre question se pose : le Gouverneur, ainsi que le maire de Nadym, nous ont parlé, chacun à leur tour, de contrats spécifiques passés avec les Nenets, et de subventions pour la viande de renne. Ne faut-il pas s’inquiéter de ce phénomène de dépendance financière ? « Oui, répond encore notre hôte, les jeunes se réjouissent quand on leur donne de plus en plus d’argent, mais nous savons que ce n’est pas dans notre intérêt ».
Une dernière question, plus grave encore : la population nomade pourrait-elle disparaître ? « Oui », répond l’homme, « mais c’est notre responsabilité de tout faire pour transmettre notre art de vivre ».

C’est cet art de vivre, qui nous a réchauffé et regaillardi, en cet fin d’après-midi grise et froide. Nous repartons, avec le sentiment d’avoir assisté à une grande leçon, d’hospitalité, d’humilité, d’harmonie avec la nature. Mais aussi avec le sentiment, triste et impuissant, d’une culture traditionnelle menacée, à long terme, par les enjeux dévorants de la modernité.

Change of scenery, change of style.
This morning we meet in the hotel meeting room, a room that looks like a classroom with its rows of well-aligned desks and a white board. On the program: a “Café littéraire”, which may seem “off topic” for our students with rather scientific profiles.
For two hours, the session becomes a collective reading workshop and allows to discover several testimonies of writers, on life in the Gulag.
The journey begins with the famous playwright, Anton Chekhov, and his inventory of the island of Skhaline, in 1890; the prison he describes there appears as the ancestor of the Gulag.
Then, fifty years later, comes Evguenia Guinsburg, and the shocking account of her deportation to the Kolyma. She describes the train ride, and the suffering of women separated from their families. At the time of departure, she describes the photos of children trampled by the guards.
Then it’s the arrival at the Kolyma; through the words of the writer Vassili Grossman, the author of Life and Destiny, “one of the twenty masterpieces of world literature,” adds Eric.
Then comes Alexander Solzhenitsyn, the author of The Gulag Archipelago, a masterful work with a sociological content that has opened the eyes of the Western opinion.
His great rival, Varlam Chalamov, the author of The Kolyma Tales, wrote a more personal piece of work, paying tribute to his friends who died in the camps.
The journey ends with the reading of an ordinary woman’s testimony who worked on the construction site of a railway line. Not that of the line 501-503 which occupied us, but further upstream, at the beginning of the line, one could say, on the side of the city of Kotlas. “Under each cross, one dead,” she wrote emphatically. “Do not take this kind of testimony literally,” says Eric, “because it’s not a historical reality.” There is room for debate: what place can literature have in a work of memory? What moral responsibility do writers and their readers have in transmitting reality? Of course, literature does not make history, it is always advisable to keep a critical distance in mind. But literature makes it possible to embody a reality, to give it body.
“It looks like we saw an empty camp in Shtshuchii, and the writers make us see the men who lived there,” says Samuel so aptly.

Change of scenery, again.
At 1pm, we accompany the Russian students to the airport. For them, it’s the big return to Tyumen. The goodbyes are moving. In the middle of the boarding hall, we go all around the Russians, and we make a toast “like in Switzerland”: a collective “santé”, that goes from a progressive “Eh ….” Which ends with a happy “Santé”! People turn their heads, smile without understanding. Or they understand the gist of it, which does not need translation.

 

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The line lengthens for the Tyumen flight. Quick, the last hugs. It’s time for little words, and great promises. See you again soon. Next year? Thank you for everything. Even for Kristina and Juliana, the more discreet ones, the emotion is palpable. A final gesture of the hand, an ultimate pinch to the heart, and we leave.
But in the bus back, the empty seats leave us a strange impression. An absence, a lack. The proof that the “group” existed, that this fraternal and ephemeral community stayed within all of us.

Ultimate change of scenery, for this day in three acts.
Aboard our minibus, we leave the city of Nadym. Direction: a camp of nomads, in the near countryside. Under a cold and persistent rain, we discover a landscape that could be heaven under a ray of sunshine: two “Chums”, like two Indian tepees, installed at the edge of a pond. Olga and her husband greet us warmly, around a royal: soups of meat and fish, dried reindeer meat, pastries and sweets. In the centre of the tent, the heat of the cast iron stove and steaming teapots warm us up. We are received as distinguished guests: according to tradition, Vadim cuts a frozen fish. We taste the raw fillets, seasoned with salt and pepper. A true delight, accompanied by spicy black tea, or, to choose (for the more adventurous, always!), Vodka or sake.
Olga and her husband are not Nenets, but of the Khantys-Mansys ethnic group, originally from the South of the region. We learn the base of their culture: “when the man speaks, the woman is silent”! And indeed, Olga lets her husband answer to our questions: how many children do they have? 11! That is 5 of a first marriage, and 6 together; the eldest is 30 years old, and the youngest is 4 years old. How many people can live in a Chum? In general, a family of seven people; the largest can accommodate up to 15 people. But as soon as they are old enough to enter school, children are admitted to boarding schools in town. Their education is set up by the Yamal administration. When becoming teenagers, children choose their way of life: either settle in the city, or resume reindeer herding in the tundra. The latter have to train appropriately.

The conversation begins on more serious topics: have they witnessed climate change in the region? Alas, yes, for forty years, the vegetation has changed, the fauna has changed. Flies, which attacked only the reindeer, now attack men. In winter, the snow is scarce, which complicates their mode of travelling. And temperatures in February are milder than before: an average of -30 degrees, instead of -50 traditional.
Another question arises: the Governor, as well as the mayor of Nadym, told us, in turn, about specific contracts with the Nenets, and subsidies for reindeer meat. Should not we worry about this phenomenon of financial dependence? “Yes,” says our guest, “young people are happy when we give them more and more money, but we know it’s not in our interest.”
One last question, even more serious: could the nomadic population disappear? “Yes”, the man answers, “but it is our responsibility to do everything to transmit our art of living”.

It is this art of living, which warmed us, in this late afternoon of grey and cold. We leave again, with the feeling of having attended a great lesson, of hospitality, of humility, of harmony with nature. But also with the feeling, sad and powerless, of a traditional culture threatened in the long term by the devouring stakes of modernity.

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