Jour 23 : Juste un jour avant le mot FIN

Par Eric Hoesli.

 

A quoi ressemble l’avant-dernière journée d’une aventure ?

Pour certains, c’est bientôt la dernière. Pour d’autres pas encore. Les premiers attendent l’arrivée, les seconds préfèrent ne pas y penser. Et pour la plupart c’est un peu des deux. A la table de la cambuse, depuis quelques jours, on évoque la promesse savoureuse de tomates bien mûres, arrosées d’une délicate huile d’olive et couvertes de mozzarella buffala, avec un vin léger. Les descriptions de desserts le disputent aux salades vertes et aux fruits d’été frais qui ont hanté les songes de la nuit. On rêve beaucoup en mer, et d’étranges choses, comme si houle, horaires chamboulés et lumière diffuse composaient des scenarii inédits propres au sommeil arctique.

Les traits sont tirés par la fatigue, celle du voyage et des émotions. L’ombre d’une tristesse dans le regard de la cantinière blonde pour qui chaque repas est un rendez-vous. Impossible de ne pas sentir la fin qui s’approche, tout en est le reflet. Même la météo ! Sur le pont supérieur, le septième deck au plus près du ciel, la température est méditerranéenne, heureusement que la brise est là pour rafraîchir un peu les cœurs. Depuis le départ, à l’exception des 7 jours de brouillard qui ont fait le bonheur de Melissa dont la recherche réclamait de la brume, nous avons le plus souvent vogué dans l’azur. Du bleu, du gris, du blanc, du mauve, jaune et rose sur la ligne d’horizon, la palette des couleurs de notre vie s’est longtemps rétrécie sans même que nous nous en rendions compte. L’irruption du vert, de retour depuis hier sur la côte que nous longeons, fait un bien fou ! Des arbres ! Mais oui, c’est le Sud ! Nous avons repassé le cercle polaire, les poliarnikis que nous sommes sont à l’étranger.

Des vacances ? Vous n’y êtes pas : l’après-midi est consacré à la première synthèse des travaux réalisés durant ces presque quatre semaines d’Arctique. On voit soudain prendre sens, sur l’écran de la salle commune, les innombrables plongées de la rosette, les mises à l’eau du filet Manta, les perpétuelles montées sur le pont des météorologues, les heures de labo les yeux collés à la loupe binoculaires. Rien n’est solidement établi, il faudra encore de longues analyses au retour pour en avoir le cœur plus net, mais les grandes lignes sont dessinées. On pouvait s’attendre à la présence de microplastiques dans les eaux de la mer de Kara, et ils sont au rendez-vous.  Dans les échantillons prélevés, la densité est néanmoins plusieurs fois moins élevées que dans la mer de Barents voisine. L’avance des courants chauds portés par le Gulf Stream jusqu’en mer de Kara et leur importance semble encore faire débat au sein du groupe de recherche concerné, il faudra aussi expliquer la présence exceptionnelle de brouillard par faible taux d’humidité de l’air. L’étude des flux et des échanges de CO2 entre mer et atmosphère, une question centrale pour apprécier la capacité de stockage des océans dans le futur, montre des résultats très contrastés entre mer Blanche, mers de Barents et de Kara. Les différences sont plus marquées encore quant à la densité de plancton, où les résultats, selon les mers, vont de la rencontre quasi fortuite de quelques specimens jusqu’à la pêche miraculeuse dans une mélasse de plancton. Des centaines d’objets ont été collectés sur les plages de Novaya Zemlia étudiées, aussi bien sur les rives occidentales qu’orientales de l’île et le plastique se taille ici aussi la part du lion, mais les définitions des méthodes appliquées laissent un brin perplexe nos « chercheurs-éboueurs ». Faut-il les améliorer ? Ekaterina affiche ses mesures de la qualité de l’air tout au long du voyage : pas de mauvaise surprise, la visite des espaces au sommet de notre planète est recommandée pour les amateurs d’air pur, mais Katia obtient son petit effet en révélant les résultats top secret des mesures dans les différents recoins du navire. On voit soudain quelques visages rétrospectivement inquiets du péril qu’ils ont affronté sans le savoir.

Souvent les conditions pratiques du terrain arctique ont contraint à des révisions d’objectifs : la Salix Arctica s’est invitée au programme de « reconstruction » de l’histoire climatique à laquelle travaille Margaux en utilisant l’instrument naturel de mesure offert par la section des arbustes les plus méridionaux et septentrionaux de la planète. Et les changements incessants d’itinéraire dus à la glace obligent aussi Aude à un exercice supplémentaire de lecture et d’analyse des textes tirés de la littérature de voyage et de découverte consacrée à cette partie du monde. Quant à l’équipe de Communication enfin, ce sera à la clientèle (vous en somme !) de tirer le premier bilan, mais disons quand même que les acteurs du voyage, de leur côté, ne sont pas mécontents. Trois vidéos didactiques doivent encore être concoctées à partir des dizaines d’heures d’interview réalisées à bord. On se réjouit !

Ces résultats préliminaires, complétés par ceux des collègues russes, annoncent la fin du voyage. Les regards se tournent maintenant vers la suite, d’autres aventures, d’autres expériences. Un rapide briefing est consacré aux petits trucs et combines lors de la suite du séjour prévu en Russie par l’ensemble des étudiants de l’expédition. Calez votre choix d’hôtel près de la ligne verte de métro à Moscou, oubliez le musée de la vodka à Pétersbourg mais régalez-vous à son restaurant : la plus belle carte de « petite eau » du monde ! Et n’oubliez pas les reliques de Barents au pittoresque musée de l’Arctique et de l’Antarctique. Si l’entrée est gratuite pour les polarnikis ? Ah, … demandez à la caissière….

Serguei Viktorovitch Khokhlov, capitaine du valeureux Molchanov, mijotait depuis quelque temps sa surprise à ses étonnants passagers voyageurs : un barbecue dans la nature intacte du Grand Nord russe. Une plage de sable blond, du bois de flottage à profusion pour le feu et le grill, la taïga sauvage en arrière-décor, un bras de lagune immobile sous le ciel limpide. Des ours (bruns !) qui rôdent mais assez loin. Notre bateau qui attend au large, et des voisins de plage à 120 km de barque. La mer est à 16 degrés, la concentration de microplastiques à son plus bas niveau et l’ambiance au plus haut. Papi Khokhlov est aux commandes, quel homme ! Hourrah Capitaine ! L’adresse du site est tenue rigoureusement secrète par le commandement de l’expédition, mais on sait maintenant ce que secret et interdit veulent dire… Donc, nouveau scoop d’UniArctic : depuis Novaya Zemlia descendez un peu au-dessus du 65° N et tournez à gauche. Le lieu-dit s’appelle Bolchye Kozly. Inutile de chercher le panneau indicateur, suivez notre sillage. La suite ne se raconte pas, il faut bien laisser quelque chose aux rescapés de cette folle nuit lorsqu’ils seront de retour en Suisse. Mots-clés : recherche (parfois involontaire) de mollusques sur le fond, shampoings de plancton, subduction et évaporation, passions tectoniques, mélanges toxiques. J’oubliais : hymne national. On est quand même le 1er août. A l’heure de l’allumage du feu de bois au moins….

Un commentaire pour “Jour 23 : Juste un jour avant le mot FIN

  1. Quelle passionnante aventure vous avez vécue et que vous nous avez fait vivre! Bravo pour tous vos récits et je me réjouis de voir vos images et vidéos ! Bon vent à tous

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