Jour 8 : Première sortie en zodiac à Tikaya Bukhta.

C’était plus pour l’annonce des diverses espèces marines aperçues depuis le pont du navire que l’on avait pris l’habitude d’entendre cracher la petite radio disposée dans chacune de nos cabines. Aujourd’hui, ni narval ni béluga ; c ’est bien mon nom ainsi que celui d’une demi-douzaine de mes congénères qui est péniblement articulé par le chef d’expédition. Le rendez-vous est donné sur le pont inférieur.

Le temps de troquer mes chaussures de marche contre des bottes de caoutchouc, je file rejoindre ma troupe à l’arrière du bateau. Bottes aux pattes et emmitouflés dans d’inconfortables gilets de sauvetage oranges, les six étudiants présents sur le pont n’en avaient pas moins un immense sourire accroché aux lèvres. Et pour cause, après sept jours de mer, seule une échelle les séparait du zodiac censé les ramener sur terre. Nous embarquons sous le soleil radieux d’un début de soirée polaire. Nous ignorions à ce moment que nous serions le premier et dernier groupe à rejoindre l’archipel ce jour-là.

Plus tôt dans la journée, le passage du 80° degré Nord nous avait offert le spectacle d’un singulier paysage. Après avoir eu le large pour seul horizon pendant des jours, un immense dôme de pierre se dressait soudainement devant nous. Cerné par d’immenses plaines enneigées, il affichait fièrement sa végétation et des centaines de guillemots s’amoncelaient sur son flanc. Les étudiants étaient quant à eux nichés sur le pont supérieur ou sur la passerelle du capitaine, tous armés de jumelles et d’objectifs. À l’avant, l’ancre fut jetée tandis que la grue articulée s’activa à l’arrière : il était l’heure pour le canot à moteur de sortir de son sommeil.

Deux heures plus tard, me voilà engagé en direction de la baie de Tikhaya Bukhta, au sud de l’archipel François-Joseph. L’excitation monte à mesure que l’on s’approche de notre destination. Seul le jeune marin russe qui tient la barre de notre embarcation semble crispé. Et nous ne tardons pas à comprendre pourquoi : il s’agit là de son premier accostage en zodiac. La manœuvre est technique et les monceaux de glaces flottantes rendent la tâche d’autant plus complexe. Non sans quelques heurts, il parvient dans un soulagement général à immobiliser le canot sur la côte. Nous posons enfin pied à terre.

tikhaya bukhta zodiac

La poste la plus au Nord de la planète.

Notre premier pas nous fait redécouvrir l’étonnante stabilité d’un sol terrestre. Le deuxième est l’occasion de pénétrer dans la poste locale, située à deux pas du débarcadère. Ses tampons postaux figurent d’ailleurs parmi les plus prisés des collectionneurs et philatélistes du monde entier. Le lecteur assidu de ce journal de bord comprendra aisément pourquoi au vu du périple à effectuer pour arriver jusque là. Comptez tout de même trois mois pour l’acheminement de votre courrier. Nos cartes postales estampillées et envoyées, la visite de cette ancienne station soviétique peut commencer. Quelques nuages commencent à poindre au loin.

Le plan du site à l’entrée du campement nous prépare à la visite d’un « musée à ciel ouvert ». Mais une fois engagés sur le petit chemin de pierres, on est bien loin de la promenade touristique imaginée quelques mètres auparavant. Le parcours nous plonge dans les vestiges de l’ère soviétique : en haut de la bute, les décennies ont courbé l’échine de l’unique éolienne de l’ile alors que le reste du tracé est jonché de restes d’embarcations, de vieux outils rouillés ou d’engins motorisés ayant rendu l’âme depuis une éternité. Pour parachever le tableau, de gros nuages noirs s’invitent à la fête et viennent appesantir encore davantage l’atmosphère.

tikhaya bukhta zodiac

Une météo qui fait des siennes.

Tous occupés à photographier le drapeau de l’URSS culminant sur le toit de la plus haute maison du village, personne ne remarque réellement les caprices de la météo. Les nuages s’épaississent et une chape de brouillard ne tarde pas à les rejoindre. Dans ces conditions, il est trop risqué pour le deuxième et troisième groupe d’étudiants de nous rejoindre en zodiac. Ce qui implique également qu’un retour de notre groupe jusqu’au navire est lui aussi inenvisageable… L’optique de dormir sur place est évoquée. Les visages accueillent avec un mélange d’excitation et d’appréhension l’idée de rester sur place. Il faut dire qu’en effet ce décor du siècle précédent n’est pas des plus communs, ni des plus hospitalier.

« Seuls ». C’est le sentiment qui vous traverse l’esprit quand c’est votre propre maison qui décide de vous abandonner : le Molchanov est dans cet environnement totalement inconnu notre seul point de repère et ce n’est que quand il met le cap sur l’horizon et disparaît dans une mer de brouillard que nous réalisons à quel point nous sommes isolés. Sans savoir le sort qui nous est réservé, nous décidons de nous rediriger vers la chaleur de l’office postal.

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Le retour tant attendu du zodiac.

Le retour se fait sous la vigilance des gardes armés, censés nous protéger en cas d’attaque d’ours blancs. Par chance, nous ne croiserons que la route d’un jeune renard polaire ce jour-là. Cette rencontre inopinée ne suffit pourtant pas à nous sortir de l’expectative. Et ce malgré la bienveillance des habitants de la station qui nous offrent du thé.

Pendant de longues minutes, les étudiants s’agitent mais toujours aucun signe du zodiac.

En guise de longue vue, les zooms des appareils photos étaient notre seul moyen de guetter l’horizon. Le panorama sur le dôme de pierre n’était plus qu’un lointain souvenir et une brume épaisse nous barrait maintenant la vue.

Scrutant moi aussi au loin, je vois soudain se mouvoir une forme indistincte dans les nuages. Un bruit de moteur ne tarde pas à nous parvenir. Plus de doute, notre canot de sauvetage est en route ! Il est minuit quand nous embarquons à bord du zodiac et c’est à plein gaz que nous rejoignons enfin notre cher Professeur Molchanov.

Fin de la 8ème journée. Journée suivante

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