Jour 8 : Une nuit blanche en terre grise

Par Margaux.

À la table du déjeuner toutes les têtes sont orientées vers les hublots. La visibilité permettra-t-elle un premier débarquement? Voilà 7 jours que nous naviguons et que nos estomacs commencent à tolérer la houle : il est temps d’aller challenger le mal de terre! Cela fait dix mois que la Nouvelle-Zemble est dans notre ligne de mire, sa conquête devient mythique. Dans la matinée, on la voit enfin se dessiner derrière le hublot : on va pouvoir tenter une approche, l’excitation est palpable.

Divers projets nécessitent une descente sur la terre : géologues, biologistes, pédologues, entomologistes et botanistes prospecteront toute la nuit sur l’île. Mais le nombre de rangers traquant les ours blancs étant limité, il a fallu organiser des débarquements groupés. Rassemblé.e.s dans la salle commune, nous avons reçu les instructions de sécurité au sujet du «plus grand prédateur du monde». Le capitaine a insisté sur le fait que nous devions rester groupé.e.s et nous a montré l’utilisation des fusées de défense à orienter contre l’ours blanc en cas de rencontre, pas très rassurant tout ça.

Les premiers débarquements ont lieu dans la soirée. Des zodiacs relient le Molchanov au ponton délabré de Russkaya Bay. Cette zone, entre le parc national et la zone militaire, a accueilli la première station arctique soviétique qui a été désertée à la chute de l’URSS. A terre, certains improvisent un match de foot avec un ballon qui flétrissait dans le village fantôme depuis 20 ans, pendant que trois Suisses et une Russe se sont baigné.e.s parmi les icebergs!

Le dernier groupe à débarquer s’engage pour une nuit entière de prélèvements. Yvan et Vadim, les rangers, nous escortent avec leurs fusils. Très vite la tension retombe, et les consignes du capitaine se font oublier : la définition de « groupé » devient très large. On progresse à l’intérieur des terres en un curieux cortège. On y voit Andrei l’entomologiste faisant tournoyer son filet à papillon à l’infini devant lui, à la recherche d’un Arctotipula, ou encore Sergei qui marche à quatre pattes pour identifier une espèce qu’il aurait oublié durant ses 37 ans de prospection sur la flore arctique. Je (Margaux) suis sur les talons de ce dernier, qui d’habitude se montre très discret sur le bateau, mais dont la langue se délie devant la flore arctique. Sergei parle peu l’anglais mais nous trouvons un moyen de communiquer à travers les quelques noms latins des plantes que nous rencontrons. C’est complétement fou que dans un environnement aussi hostile des plantes osent fleurir : se cramponnant aux graviers, s’aplatissant pour que le vent les oublient ou s’étreignant en coussins, elles forment des patches jaune ou rose vifs au milieu de ce désert polaire. Une espèce de saxifrage (saxifraga opositifolia) a particulièrement attiré mon attention : c’est la dernière fleur qu’on peut observer sur les plus hauts sommets des Alpes… et elle est ici, au bord de la mer de Barents! Mais pour mon projet de recherche, j’ai besoin d’une espèce ligneuse dont je pourrais observer les cernes. Je trouve finalement sur le chemin de retour une station de saules arctiques que je déracine impunément et emporte avec moi dans le labo du bateau. Les heures défilent et le soleil ne bronche pas, la seule mesure du temps qu’il nous reste est la profondeur de nos cernes (« dermatochronologie »). Vers 9h du matin, nous remontons dans le zodiac et allons réchauffer nos os dans la banya.

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