Jour n°10 – Expéditions imbriquées.

Par Nicolas.

Hier soir, nous nous sommes réunis avec les autres scientifiques de la station pour une veillée. Un polonais confirmé à la guitare, sa compatriote au chant, et le tour est joué. Allemands, Russes, Suisses, Français les accompagnent. Xavier nous a fait une belle interprétation de « La lettre » de Renan Luce. Le feu réchauffe l’atmosphère, la fenêtre laisse s’échapper la fumée qui s’épaissi, le conduit de la cheminé n’étant plus tout jeune. Dehors, 4 degrés et le vent. Nous partons nous coucher vers 1h30 du matin. La lumière suit l’horizon, du nord-ouest vers le nord-est. Le coucher de soleil se confond avec le lever.

Dimanche. Jour de repos de la cuisinière. Lever 7 heures pour préparer le petit déjeuner pour tout le monde. La nuit a été courte. A 10 heures, départ avec Andrei en bateau pour America aya, une île située à quelques kilomètres de Samoylov. L’expédition dans l’expédition. Sur le trajet, un bœuf musqué apparait au loin.

Un boeuf musqué sur la rive (petite tache noire)

L’île qui va nous accueillir porte son nom en hommage à un explorateur américain et son équipage, dont le bateau s’est échoué en Arctique au XIXe siècle. Les russes ont érigés une croix au sommet. Ce n’est pas une tombe, mais un lieu de mémoire. Nous arrivons sur l’île, du moins sur le lit du fleuve qui s’est abaissé depuis la crue printanière de juin. Nous marchons sur le sable, traversons un bras du fleuve chaussé de nos bottes. Celles d’Annelen et de Fränzi ne sont pas assez longues : Andrei se charge du reste.

La rivière, les bottes, Andrei et Annelen.

Xavier fait de même avec Fränzi de manière plus conventionnelle. Nous atteignons une petite cahute. Ce sera notre foyer pour 24 heures. L’emplacement est « idyllique » (dixit Annina). Le paysage nous fait penser à celui du Seigneur des Anneaux. Une fois les tentes montées, nous partons sur le rocher d’America aya. Les marécages ralentissent notre avancée.

Notre campement. De gauche à droite, les logis respectifs d’Andrei, Xavier et Nicolas, Annelen et Fränzi, et Annina et Flore. Les garçons ont hérité de la cabane.

Flore et Annina bloquées, Xavier et Nico leur vennant en aide

Compétences du jour : apprendre à marcher efficacement dans la boue. Matériel requis : bottes longues (jusqu’au milieu des cuisses). Techniques à adopter : plus on court vite, moins on s’enfonce. Vigilances particulières : 1) Courir avec des bottes n’est pas évident. 2) Le bois est un faux ami, il vous fait croire que vous enfoncerez moins, mais vous laisse faire connaissance avec la boue à la moindre erreur d’inattention. Arrivée au sommet du rocher d’America aya. La vue est époustouflante.

Depuis de haut du rocher d’America aya.

Au pied de la croix, une boite en métal. A l’intérieur, un carnet. Nous y déposons un mot. Chaque voyageur laisse une trace de son passage dans ce vieux livre. Quelques pages sont remplies chaque années. Nous écrivons « EPFL sciences made it to the end of the world. (From Switzerland). Annelen, Fränzi, Annina, Flore, Xavier, Nicolas ».

Photo de groupe. De gauche à droite : Nicolas, Flore, Xavier, Andrei, Annina, Annelen, Fränzi.

Fini le tourisme, place aux sciences. Géomorphologie des lieux. Des cailloux pour la première fois. La troisième terrace du delta se découvre. Ses caractéristiques ? Les graviers en dessous, une couche argileuse au-dessus (dépôt de matériel fluvial sur les roches). Avec le temps et le froid, la couche supérieure gèle, et exerce une pression sur la couche de graviers. Ces derniers remontent alors par les côtés, et on les voit à l’affleurement. Nous continuons notre chemin. Nous voyons la 1ère et la 3ème terrace se chevaucher. Un lapin prend la fuite en nous voyant arriver. Il avait l’air d’être costaud, du moins bien plus gros que les lapins que nous avons l’habitude de côtoyer en Europe. Des roches grises à l’affleurement assez haute dans la pente. L’entrée des mines de la Moria d’après Andrei. Au bord du fleuve, nous récoltons des roches, et les cassons pour déterminer le type de roche, le type de minéraux qui les composent, et leur origine.

L’école même en Sibérie.

Sur le chemin du retour, nous passons devant des roches de forme hexagonales. Ce sont des basaltes (roches caractéristiques de la croûte océanique).

Basaltes à l’affleurement.

Retour au camp. Xavier et moi allons chercher de l’eau à la rivière. Nous la faisons bouillir. Des pâtes et du thé, le combo parfait. Le coucher de soleil, et le brouillard qui s’invite. Il déboule des hauteurs d’America aya et rase le sol. Pourquoi ? Le sol émet constamment des radiations (proportionnel à sa température). En journée, la balance est positive (il reçoit plus d’énergie qu’il n’en perds). La nuit, la balance est négative : le sol se refroidi. L’air dans l’immédiate proximité se refroidi alors, et n’a plus assez d’énergie pour maintenir l’humidité de l’air sous forme gazeuse : l’eau se liquéfie, et forme le brouillard. C’est un beau spectacle auquel nous assistons.

Apprécier l’instant.

Un feu de camp, et partage d’histoires avec Andrei. Il a veillé plus tard que nous a vu des aurores boréales vers minuit. Espérons que les prochaines nuits nous en apportent. Le lendemain, petit déjeuner, puis nous partons vers l’ouest, découvrir d’autres formes géologiques.

Le thé en préparation dans la cuisine de la cabane.

Nous apprenons à reconnaître les frontières entre ces couches. Au loin, nous distinguons comme un gros cailloux surplombant le delta. C’est un « pingo ». Formation ? A l’origine un lac, où les sédiments s’accumulent au fond. Le lac et ses sédiments ont gelés lors de la dernière aire glacière. Au retour d’un climat moins froid, la Lena a érodé tout ce qu’il y avait autour, sauf cette couche de sédiments qui est gelée : le pingo apparait. C’est une structure typique des régions polaires. Si on allait faire une carotte du sol, on trouverai un mix de sédiments de glace.

Un pingo sur la droite de l’image surplombant la 1ère terrace, devant les montagnes.

Retour au camp vers 13h. Le soleil chauffe, il doit faire une quinzaine de degrés. Le silence est rompu par les ronflements de Xavier. A 16h30, nous disons au revoir à la petite cahute qui nous a accueilli l’espace d’un instant. Retour sur Samoylov à 18h30.

Chargement du bateau pour le retour à la station.

A 21h, place au séminaire. Un groupe du Alfred Wegener Institute nous présente leurs travaux. Birgit, Juliia, Alexandra and Matthias travaillent sur la télédétection (utilisant les images satellites), et sur la fonte du permafrost et son contenu en dioxyde de carbone. Encore une belle journée dans l’arctique. Chaque jour son lot de surprises, de découvertes, de connaissances acquises. Une chose est sûre, nous sommes au bon endroit.

Un commentaire pour “Jour n°10 – Expéditions imbriquées.

  1. Bravo à toute l’equipe ! Personnellement Je vous suis très reconnaissante
    de cette attention jour après jour que vous portez à votre mission – pour moi qui suis bien plus âgée … c’est un grand bonheur d’observer votre motivation et votre enthousiasme
    Je tiens à vous exprimer toute ma gratitude et mon admiration pour votre détermination ainsi que toute la joie que me procure votre intérêt pour notre nature et notre planète – bonne et belle continuation à vous tous et merci encore et merci aussi pour ces si belles photos

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