Les derniers jours, le retour et mot de fin

Par Annina

Après une bania à 110°C et la baignade dans le petit lac à 2.9°C nous prenons peu à peu conscience que notre séjour sur l’île de Samoylov touche à sa fin. Vendredi nous prenons quelques dernières mesures, rangeons tout le matériel dans nos valises et profitons du beau temps, de l’absence de vent et des 15°C pour faire un dernier tour de l’île. Samedi matin, le réveil est dur; c’est le jour du départ. À 10h, le “Putejski P405”, un bateau dont le but est de placer des balises sur la Lena pour établir les voies de passage dans ces eaux peu profondes parsemées de bancs de sables, nous attend déjà sur la plage. Occasionnellement, il prend aussi des gens de la station pour les ramener à Tiksi. Cela permet à l’équipage de gagner 1000 à 2000 euros de plus pour chaque trajet. Ce bateau ne pourrait probablement pas voyager sur les eaux suisses. Il dispose de deux moteurs diesel dont un qui est cassé. L’autre fonctionne mais fuit. De l’huile souille l’eau de refroidissement et nuit à la conductivité thermique de l’eau. Ainsi, toutes les trois heures, le bateau s’arrête, l’électricité est coupée et l’eau de refroidissement souillée est déversée dans la Lena et le réservoir est rempli avec de l’eau propre. Selon Norman, un scientifique de Hambourg, la main-d’œuvre est tellement bon marché en Russie que c’est plus avantageux d’employer quelques matelots supplémentaires qui se chargent de cette vidange que d’acheter un nouveau moteur.

Putejski P405

Xavier demande une dernière cigarette à Sergeï Senior, qui lui donne tout le paquet. On charge le bateau avec d’innombrables valises. Le petit bateau à moteur faisant la navette entre la plage et le grand bateau ne marche plus. On se tire alors d’un bout à l’autre à l’aide d’une ficelle. Ce n’est pas le grand luxe, mais certes, la méthode est tout aussi efficace.  Après avoir pris congé des membres de la station qui y resteront pendant tout l’hiver, nous montons sur le bateau ressentant un amer mélange de tristesse de départ et de fatigue. Bientôt la station n’est plus qu’un petit point à l’horizon et America Haya disparaît lentement. Nicolas, il en est sûr, reviendra un jour sur ce petit bout de paradis terrestre.

Le trajet sur le grand bateau au retour prend 12 heures alors qu’il n’en avait fallu que 4 sur le bateau à Fiodor à l’aller.  Mais pourtant, nous ne nous sommes pas ennuyés pendant une seconde. C’est alors que Flore et moi jouissons d’un acte de galanterie qui restera sans doute le meilleur souvenir de tout notre voyage. Voici l’anecdote. Un vent froid soufflait et une petite bruine accompagnait la scène et tout était recouvert de brume. Le capitaine du bateau nous a vu nous mettre à l’arrière du bateau là où il n’y avait pas de vent. Nous n’avions pas froid, mais soudainement la porte de la cabine de commande s’ouvre. On nous fait signe de rentrer, il n’est pas bon de rester dehors par un temps pareil. Nous observons le sol : pas une poussière, pas une marque de saleté. L’officier et ses marins se promènent en chaussettes de laine. Quelques uns ont les trainings déchirés et les cigarettes qui s’allument sans cesse nous empêchent de respirer. Nous enlevons nos chaussures et rentrons ne comprenant pas très bien ce qui se passe. Le capitaine, commence à nous parler en Russe avec un sourire auquel il manque quelques dents. Je ne comprenais que “Schwiitzaria”. Nous étions donc là, assis dans la salle de commande pendant une heure sur un canapé qui a déjà vécu des années mais qui est pourtant toujours très confortable. Nous observons les environs. Une chaise qui date d’avant l’époque soviétique retient notre attention. Tout est vieux et métallique, mais le bateau avance malgré tout.  On nous fait signe qu’il y a plus de place en bas. Pensant que notre présence dérange, nous suivons un des matelots. En bas ce dernier nous ouvre une petite cabine avec le sourire jusqu’aux oreilles.  Il y a deux lits, un ordinateur, et bien sûr un énorme drapeau russe.

Flore dans la cabine de l’officier

C’est la chambre de l’officier, juste pour nous deux. “You can sleep here if you want. ” Nous n’en croyions pas nos yeux. Ces marins étaient tellement pauvres et malgré cela, ils nous ont offert leur chambre pour les 12 heures de voyage. Nous étions tellement bien dans cette petite cabine que nous y avons dormi pendant tout le trajet. J’ai raconté l’anecdote à Norman, un scientifique allemand. Il m’a répondu :”I know, sometimes it is an advantage to be a woman in Russia.”

À 22h30, nous accostons dans la baie de Neïelovo au Nord de Tiksi. Les hommes sont appelés pour décharger le bateau et nous les femmes sommes conviées à rentrer dans un petit bus datant de l’union soviétique. On nous amène à l’hôtel. Le mot ‘hôtel’ a pourtant un sens un peu différent ici. C’est plutôt un appartement dans un de ces immeubles typiques préfabriqués de l’Union Soviétique.  Il n’y a pas de touristes ici à Tiksi, et donc les hôtels comme nous les connaissons dans le monde occidental n’existent pas ici. Fatigués du long voyage, nous ne prendrons véritablement conscience de la vie à Tiksi que lors de notre réveil au lendemain. Malgré l’apparence lugubre et délabrée de l’immeuble, l’appartement est chaleureux et spacieux. Des tapisseries ornent les murs mais une odeur de renfermé accompagne le tout. Les hivers froids et humides inhibent probablement l’envie d’aération.  Nous décidons d’ouvrir la fenêtre. Toutes les fenêtres sont impossibles à ouvrir sauf une petite en haut à droite à la cuisine que nous nous empressons d’entrebâiller. Elle restera ouverte pendant les 3 jours que nous passerons à Tiksi. C’est alors que nous sentons un des aspects les plus impressionnants de tout notre voyage: le silence absolu. Il n’y a pas un bruit. Pas un oiseau, pas un bruit de moteur. Rien si ce n’est que le sang dans mes veines. Je pense qu’on ne peut pas s’imaginer cela si on ne l’a pas vécu soi-même. Et cela fait presque peur. C’est comme si le temps s’était arrêté ici à Tiksi. L’horloge dans le salon était d’ailleurs bloquée à 7h.

L’hôtel

Dans la rue, les gens ont l’air affairés et pressés. On voit rarement des gens discuter. Ça et là, on aperçoit des militaires. On se croirait durant une occupation. Les quelques magasins affichent les heures d’ouvertures. Il y en a trois. Un horaire pour les jours de semaine, un horaire pour les dimanches et un pour les jours de tempête de neige, de froid extrême et de fort vent.

Dans l’épicerie, on nous salue à peine mais on nous dévisage. On nous montre le prix, nous payons et nous repartons. Pas un mot ni un sourire.  La caissière se comporte pareillement avec les locaux. Derrière les fenêtres et devant les immeubles, on aperçoit parfois quelques têtes rondes aux yeux bridés, regardant dans le néant, une cigarette fumante à la main.

Nous demandons à Volkmar, le chef de la logistique, ce que ces gens font ici. Il y a un port et une base militaire qui prendra apparemment de l’ampleur dans les années à venir lorsque la glace aura fondu. En effet avec le changement climatique, le passage à travers l’océan arctique permettra de relier l’Europe à l’extrême Orient. Tiksi retrouvera-t-elle alors  sa gloire perdue ?

Mais la réponse de Volkmar est évasive. Le port, un aéroport, une base militaire, des magasins, des écoles, une poste, un restaurant… . Nous ne savons toujours pas ce qui permet aux gens de vivre ici, mais les quelques jours dans cette ville nous ont permis de sentir que l’attente et l’ennui font partie du quotidien.

Au loin, nous apercevons un immeuble vide sans fenêtre et partout, des restes de ferraille et des usines abandonnées vouées aux forces de destruction de la nature. La gloire d’un temps passé.

De retour dans notre appartement, nous consommons un peu de pain et de lait condensé. Nous avons aussi acheté quelques fruits. Ces derniers sont acheminés ici par avion et sont très chers. Nous comprenons très vite que les gens ici n’en mangent probablement pas très souvent.

Le soir, Volkmar nous a organisé une visite au musée de la réserve naturelle du delta de la Lena.  Alexander Gukov nous raconte des histoires d’explorateurs mais nous ne comprenons malheureusement que très peu. Il nous montre aussi tous les os de mammouth qui ont été retrouvés ainsi que beaucoup d’animaux empaillés qui vivent dans le delta : ours, loup blanc polaires, esturgeons, poissons, oies, mouettes, etc. Nous pouvons même toucher de la peau et des poils de mammouth. Nous observons aussi diverses sortes de pierres présentes dans le delta: roches ignées, et basaltiques. Mais rien n’est sous atmosphère protectrice ici. De plus, on peut tout toucher avec les mains et un visiteur malintentionné n’aurait aucune peine à embarquer un de ces trésors dans sa poche. Lorsque nous ressortons du musée, il fait nuit noire. Pas de lampadaires, nous ne voyons que les lumières de quelques rares appartements habités au milieu d’immeubles abandonnés. Au loin, des chiens et chat errants font leur apparition. Quelques silhouettes boiteuses nous lancent des paroles incompréhensibles. Nous sommes contents d’être en groupe.

Christian, un sismologue allemand, nous raconte que quelques jours auparavant, on leur avait lancé des pierres. Un jour aussi, j’ai laissé errer mon regard par la fenêtre. Pour être plus précise, je pensais observer secrètement le comportement de quelques jeunes filles qui traînaient dans la rue et riaient de façon sarcastique. Elles m’ont remarqué et m’ont dit des paroles que je n’ai malheureusement pas comprises. Deux secondes plus tard, l’une d’entre elle m’a fait un splendide doigt d’honneur. Je n’ai pas compris pourquoi. Il n’y a probablement pas de raison, si ce n’est que le désespoir et peut-être l’alcool.

Même si je suis très contente d’avoir vécu trois jours à Tiksi pour me rendre compte de la vie de certaines autres personnes sur cette planète, j’étais aussi impatiente de reprendre le petit avion à hélice russe Antonov 24 pour rejoindre Yakoutsk.

Mardi 18 septembre à 13h45, l’Antonov 24 décolle et nous regardons une dernière fois Tiksi et ses décharges à ciel ouvert. Nous sommes très heureux, car aucune question concernant nos bagages nous a été demandée, et étrangement, nous n’avons pas dû payer de supplément pour nos valises supplémentaires. Une fois au-dessus des nuages, le vol est calme mais le ronronnement des moteurs est tout de même intense. L’ambiance est complètement décontractée.  On dirait que les gens prennent l’avion ici comme nous prenons le bus chez nous. Flore et moi sommes assis à l’arrière de l’avion, car les chances de survie en cas d’accident y sont plus élevées. Les autres sont assis à l’avant. L’arrivée à Yakoutsk est prévue pour 16h40. Mais après une heure de vol, l’avion commence soudainement à perdre de l’altitude. Des forts vents secouent l’avion et nous nous demandons ce qui se passe. Nous passons la première couche de nuage. L’avion doit-il descendre car les vents en altitude sont trop intenses ? Mais l’avion descend de plus en plus. Nous ne sommes plus qu’à 100 m du sol. Soudainement, les roues sortes. Que se passe-t-il ? Mon coeur bat très fort, et pour un court instant je me demande si je suis en train de vivre mes derniers instants. L’hôtesse dit quelque chose par haut-parleur, mais je ne comprends pas. Mais les gens sont étrangement calmes autour de nous. Flore prend quelques photo et me dit qu’ainsi ses proches sauront ce qu’elle a vécu avant de mourir. Allons-nous faire un atterrissage d’urgence ? Nos collègues scientifiques allemands et russes nous avaient déjà raconté toutes sortes d’histoires d’avions qui ne décollaient pas à cause des conditions météorologiques. Quelques uns ont aussi vécu des vols turbulents par hélicoptère. Allons-nous aussi devoir vivre une telle aventure ?  Volkmar nous avait raconté que parfois les avions robustes que sont les Antonov 24 font des atterrissages d’urgence au milieu de la tundra et qu’ils résistaient sans problèmes à ça. Nous descendons encore. La vue est splendide. Il venait juste de neiger et les sapins sont saupoudrés de neige. Au loin on aperçoit une rivière totalement sauvage qui fait des méandres. Plus loin encore, des montagnes fraîchement enneigées. On se croirait dans la ville natale du Père Noël. Mais l’avion perd encore en altitude. Il est clair, nous allons très bientôt atterrir. Mon coeur bat de plus en plus fort. Soudainement une piste en gravier apparaît. Que se passe-t-il ? Le vol va de Tiksi à Yakutsk. Pourquoi faisons-nous escale ici au milieu de nulle part. Où sommes-nous exactement ? L’avion atterrit sans problèmes. Nous nous précipitons vers Xavier, Nicolas, Fränzi et Annelen. Ces quatre chanceux ont apparemment appris de la part d’un ouvrier du port de Tiksi qui parlait anglais que l’avion devait faire escale à ‘Oust Kouïga’ pour prendre des gens. Rien de grave avec notre avion, nous sommes plus que rassurés. Nous prenons quelques photos discrètement, car il semblerait que l’interdiction de photographier est abolie ici.

Dans l’aéroport à Oust Kouïga

Quelques Yakoutes en habit militaire entrent dans l’avion. On dirait qu’ils ont passé quelques mois dans la tundra et reviennent tout juste dans la civilisation. L’un d’entre eux s’assoit à côté de Flore et se met à chantonner. Nous décollons et le vol sera calme jusqu’à Yakoutsk.

À Yakoutsk, nous prenons une dernière fois le bus. Le billet coûte l’équivalent de 50 centimes que l’on donne au chauffeur à la fin du voyage. Le système de paye est basé sur la confiance. Il n’y a aucune façon de détecter les fraudeurs. Le chauffeur roule vite. Les bus sont assez petits et font environ 8 m de long. Ils sont décorés avec des petits rideaux le long des fenêtres et le drapeau russe et yakoute est accroché à l’avant. Des ours en peluche sont assis juste à côté du chauffeur.

Contrairement aux 26 degrés du 20 août, il fait maintenant 10°C et l’air est humide. Après un mois sans aucune pollution, nous sentons comment la pollution de Yakoutsk remplit à nouveau nos narines. Nous rencontrons une dernière fois Loudmila avec laquelle nous allons manger dans un restaurant yakoute. Nous goûtons au Stroganina, du poisson gelé en lamelle que l’on trempe dans du sel et du poivre. Certains ont choisi des salades, d’autres de la viande de cheval qui est une spécialité de la région. Dans la plaine de la Lena dans laquelle se trouve Yakoutsk, l’herbe est très juteuse et propice à l’élevage des chevaux. C’est pourquoi la viande de cheval se mange souvent dans cette région.  Pour rentrer nous prenons un taxi pour seulement 280 roubles pour trois personnes, soit moins de 5 CHF. Nous passons une dernière nuit à l’hôtel avant de reprendre l’avion pour Moscou puis Genève le lendemain.

Finalement, nous aimerions remercier tous ceux qui nous ont permis de vivre cette expérience incroyable. De retour en Suisse, il ne nous reste que des souvenirs d’un voyage que nous n’oublierons jamais. Ce voyage unique dans un autre monde nous a incroyablement ouvert l’esprit.  C’est comme si nous regardions maintenant notre réalité depuis une autre perspective enrichie par celle d’un autre monde. Contrairement aux voyages organisés pour touristes, nous avons vraiment eu l’impression de voir comment les Russes vivent et de visiter des régions qui nous seraient inaccessibles autrement : des régions sans touristes, où l’on se fait dévisager car on est différent et on vient d’ailleurs. Personnellement, même si je sais que je ne revivrai pas pareille expérience de ma vie, je suis sûre que je retournerai en Russie. Merci infiniment.

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