Jour 7: L’île de Kurungnakh et montage des stations

Par Annina

Le réveil sonne, il est 8 heures. Où suis-je ? Déboussolée de mon sommeil de plomb, je reprends conscience. Un bref regard par la fenêtre me le rappelle: l’île de Stolb, au loin. Je suis sur l’île de Samoylov en Sibérie. Oui, en Sibérie, perdue au milieu de nulle part, dans le delta de la Lena qui a la taille de la moitié de la France. Et pourtant, comme le temps passe très vite ici,  je ne me rends pas encore vraiment compte de la chance que j’ai de vivre pendant un mois dans cet endroit, qui sans exagérer, ressemble au paradis.  Rapidement je me lève, impatiente de découvrir et de contempler ce nouveau monde de nature restée encore pure.

Ce jour-là, Andreï veut nous faire découvrir la géologie de l’île de Kurungnakh située à quelques kilomètres de l’île de Samoylov (N 72.34727, E 126.29260). Le rendez-vous est à dix heures précises, et Andreï nous attend déjà sur la plage, impatient de partir pour nous montrer son passionnant sujet d’études. Le temps arctique pouvant changer en moins d’une heure, Andreï me conseille d’aller chercher une bonne veste de pluie.

Il est très intéressant de remarquer à quel point, Andreï s’inquiète pour notre santé. Ceci se comprend très facilement : nous sommes à des milliers de kilomètres d’un hôpital, un problème de santé serait fatal à l’expédition. La veille, il avait déjà imposé à Flore de mettre son bonnet : “Flore, where is your cap ? Put on your cap, you will get cold.” Quelques minutes après, lorsque nous marchions dans la tundra recouverte d’un épais tapis de mousse, j’ai eu chaud à force de devoir lever le pied à chaque pas avec de lourdes bottes rembourrées aux pieds. Andreï, lui, sautillait d’un bout de mousse à l’autre en sachant toujours exactement où marcher pour ne pas s’enfoncer. Soudainement, il s’est arrêté et m’a regardé très sérieusement. “This is very bad. Put on your scarf, please, you will get cold.” J’avais en effet enlevé mon écharpe que j’ai rapidement remise malgré la sueur que je sentais déjà sur tout mon corps. Je me suis d’abord dit que j’étais assez grande pour savoir si j’avais froid ou pas et que ce n’était pas à lui de me dire ce que j’avais à mettre. Ce n’est que le lendemain que je me suis rendue compte qu’il avait raison. Avec ce vent glacial, 5 minutes suffisent pour avoir mal au cou, surtout si ce dernier a été mouillé préalablement par la transpiration.

Mais ce jour-là, une autre remarque de Andreï me rend, une fois de plus attentive à un aspect de la culture russe : le fait d’être direct. Après m’être aveuglé le coin de l’oeil la veille à cause du soleil très bas en arctique, je décide de mettre mes lunettes de soleil en pensant que le soleil va à nouveau se montrer aujourd’hui. Mais à ce moment-là il n’y a pas de soleil à l’horizon mais plutôt une épaisse couverture nuageuse. C’est alors que ce dernier me  demande avec un petit sourire au coin des lèvres si le soleil me dérange. Et puis “I know you are very cool, but there is no sun.” J’ai alors préféré enlever mes lunettes en souriant pareillement.  J’aimerais ajouter ici encore un petit bout de culture russe que nous a transmis Andreï concernant la signification du sourire. Xavier lui avait demandé pourquoi il ne souriait pas quand il voulait le prendre en photo. Ce dernier a répondu avec probablement une petite touche d’ironie en étant tout de même sérieux : ” I am Russian, I don’t smile. ” et puis il a rajouté que le sourire n’était pas un signe de politesse en Russie. “When we smile, it’s a real smile.” Dans les jours suivants, Andreï s’ouvrira de plus en plus et sourira de plus en plus même s’il ne parlait pas beaucoup durant les premiers jours. Nous comprendrons qu’il a beaucoup d’affection et serons très touchés par ses actes.

Après ces quelques informations culturelles, je vais continuer de raconter notre voyage sur l’île de Kurungnakh. Après nous être munis de gilets de sauvetages et avoir été informés que le zodiac pouvait se retourner et que l’important était simplement de ne pas paniquer, nous partons, rafraichît par une petite brise et de la bruine. Selon la météo, il fait 10°C mais la température ressentie est bien moindre à cause du fort taux d’humidité et du vent. A nouveau, en contemplant le contour de quelques îles qui se pointent au loin ainsi qu’un splendide arc-en-ciel, nous nous rendons compte que notre existence est négligeable dans l’étendue de ce delta.

 

Le bruit du moteur vient perturber le silence absolu des environs et l’huile du moteur pollue un des derniers coins du monde resté intouché par la civilisation humaine.

A notre arrivée sur l’île, le silence est presque menaçant. Ici, contrairement à l’île de Samoylov où les générateurs de courant génèrent un bruit constant assez désagréable, on n’entend rien. L’électricité sur la station est en effet générée par un générateur qui produit par ailleurs trop de courant que nécessaire ce qui explique pourquoi la lumière brille sans cesse dans la douche et les toilettes et certaines portes restes ouvertes. L’économie d’énergie ne semble pas être une priorité sur cette île.  Après cette petite divagation, revenons à la beauté de l’île de Kurungnakh préservée de toute perturbation sonore. La mousse sur son sommet absorbe la moindre parole et on se sentirait comme dans un coussin géant sur lequel on peut également s’asseoir sans se mouiller l’arrière-train. J’entends le sang qui coule dans mes veines.

Après avoir contemplé une fois de plus les environs, Andreï nous demande de sortir notre “diary” afin que nous y écrivions les observations du “Field trip N°2” “Observation point N° 1”.  Il est nécessaire ici de donner quelques précisions sur ce qu’Andreï appelle “diary”. Le diary n’est pas simplement un carnet de notes comme je l’avais naïvement cru avant l’expédition. Non, c’est tout un art. C’est un carnet avec un titre sous lequel notre nom est inscrit suivi de notre institution et de la date. Ce carnet est officiel. La deuxième page est dédiée à une liste d’abréviations que nous sommes censés remplir au fur et à mesure. Puis sur la page suivante, on inscrit “Day trip 1” “Observation point 1 ” suivi des coordonnées GPS.  Attention à ne rien oublier. Ne jamais écrire sur la page de droite, elle est réservée aux croquis. De plus, on n’écrit pas des notes mais des phrases complètes.  Andreï nous a enseigné cette méthodologie la veille ce qui avait fait sourire un bon nombre d’entre-nous qui ont cru retourner à l’école enfantine. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Andreï nous a ensuite toujours énoncé clairement ce qu’il fallait écrire, jusqu’à parfois nous dicter les phrases mot pour mot.  J’ai personnellement été frappée par cette façon d’enseigner qui m’a rappelé des cours que j’avais pris avec d’autres professeurs russes. La clarté et la rigueur de cette façon d’enseigner sont admirables. Nous concluons qu’un bon nombre d’enseignants devraient prendre exemple sur lui.

Venons-en maintenant à la science. Qu’avons-nous mesuré ? Qu’avons-nous observé sur l’île de Kurungnakh ?

(Traduction de l’anglais par Anouk) Le Delta de la Lena est composé de trois terrasses géomorphologiques. Ces terrasses sont des couches de sédiments déposées à des moments différents de la fin de la période Quaternaire (ce qui correspond aux derniers 0.5–1.0 million d’années). Sur l’île de Samoylov, les sédiments sont des dépôts de la première terrasse alors que sur Kurungnakh, il y a des dépôts des première et troisième terrasse, ce qui rend cette île très intéressante à étudier. Les dépôts de la troisième terrasse sont plus anciens que les dépôts de la première terrasse. Dans ces dépôts, il y a des infiltrations d’eau, et avec le processus de gel-dégel chaque année, des morceaux de glace se forment. Les blocs de glace du sommet fondent en été, ce qui produit des zones plus humides ou mouillées que dans les endroits où il n’y a pas de bancs de glace. Cela crée un réseau de zones humides et plus souples (où il y a les plaques de glace) et de zones plus sèches et dures (au bord des polygones où il n’y a pas de plaques de glace) qui forment la toundra polygonale bien connue dans la région. Lorsque nous étions sur l’île de Kurungnakh, nous avons déterminé les différents lits de sédiments dans la roche, comme nous l’avons fait auparavant sur l’île de Samoylov. Contrairement à Samoylov, comme on peut le voir sur la photo, sur l’île de Kurungnakh, la plupart des couches sont faites de sable et de très petits couches rares sont faites d’argile limoneuse (Fin de traduction).

Après avoir analysé la partie inférieure de cette île, nous nous aventurons dans ses hauteurs. J’ai l’habitude de marcher en montagne sur des chemins. Ici, il n’y en a pas . Il faut suivre Andreï pour arriver en haut. Mais ici aussi, il n’y a pas de pierre. Pas besoin d’avoir peur de se briser le crâne sur un rocher. Tout est bien mou. Arrivés en haut de l’île, Andreï nous apprend les différents types de “ice wedge” et nous contemplons le permafrost qui se présente devant nous dans toute sa splendeur. (Traduction de l’anglais par Anouk) Le permafrost est épigénétique, syngénétique ou polygénétique. Le permafrost épigénétique se forme après le dépôt du sédiment hôte, tandis que le permafrost syngénétique se forme en même temps que la sédimentation continue en climat froid. Si les deux sont présents au même endroit, le permafrost est appelé polygénétique. Sur l’île de Kurungnakh, le permafrost est syngénétique, ce qui signifie que la base de la couche active augmente vers le haut (Fin de traduction).

Durant les explications d’Andreï nous remarquons que ce dernier commence à se déplacer car le mélange de sable mouvant dans lequel il avait cru ancrer son pied se déplace lentement mais sûrement.  C’est là que nous nous rendons compte de l’importance du permafrost qui tient tout cette matière ensemble. Si le changement climatique persiste, l’île de Kurungnakh ne sera peut-être plus qu’un énorme pudding. Sur les hauteurs de cette île, on perçoit aussi des “baïdjarakhs”.

Ce sont des petites collines qui montrent que les “ice wedges” de la polygonal tundra ont complètement fondus; il ne reste que les bords des polygones  qui forment ces petites collines de quelques mètres de diamètre, les “baïdjarakhs”.

Avant de partir de l’île de Kurungnakh, Andreï nous laisse quelques minutes pour explorer la pleine qui s’étend à perte de vue.

 

Il nous prévient de ne pas manger de baies. Il nous raconte en souriant qu’il en avait mangées et que suite à ça il avait été malade pendant 2 jours. Avant de quitter l’île, je voulais connaître la température de la Lena afin peut-être de pouvoir s’y baigner un jour. J’ai touché l’eau à la surface. Elle était bien chaude. En tout cas 15°C. Andreï m’a cependant précisé que ce n’était que la couche à la surface. Finalement, comme mes bottes étaient pleines de boues, je les ai enfoncés dans le sable dans l’idée de les nettoyer. Seulement, un pied s’est enfoncé de plus en plus et je n’arrivais presque plus à le sortir. Après de  nombreux efforts, je me suis débarrassée de cette situation délicate mais je garderai toujours un certain respect devant ces bancs de sable (affaire à suivre : ) ) .

De retour sur l’île de Samoylov, le repas de midi est déjà près. La nourriture est toujours très bonne même si évidemment elle est pauvre en légumes et en fruits. Nous sommes en Arctique, il ne faut évidemment pas s’attendre à ce genre d’aliments. Aujourd’hui nous mangeons une salade de carottes, une tarte au poisson ainsi que des cornettes avec de la viande. La nourriture qui revient souvent est de la viande de rennes, du poisson, des pâtes, des pommes de terre, du chou et des carottes.

 

Comme lors de tous les repas, les discussions sont rares voir interdites. Chacun regarde son bol ou la télévision qui tourne dans la salle à manger 24h/24h. Waldemar, le chef de la logistique a imposé cette règle afin que les 24 personnes sur l’île  puissent manger en une heure, la table à manger étant prévue que pour 10 personnes (quelques jours après on nous fera la remarque que nous parlons trop à table). Le silence de la nature a-t-il peut-être aussi influencé le mental des gens ?

L’après-midi a été dédié à la mise en place de nos stations Sensorscope et Parsivel. Les stations Sensorscope permettent de mesurer un certain nombre de paramètres météorologiques : la radiation incidente, la température de l’air et du sol, l’humidité de l’air et du sol, la quantité de pluie, la direction et l’intensité du vent. Ces mesures seront utilisées pour le programme SNOWPACK de simulation du manteau neigeux.

Nous avons trois Sensorscope à disposition. Le premier a été mis dans la flood plain, le deuxième sur la plage et le troisième dans la tundra polygonale.

Le Parsivel mesure la vitesse et la taille des gouttes de pluie grâce à un laser. On pourra alors caractériser et analyser la bruine ainsi que son évolution avec le changement climatique. Un Parsivel restera sur l’île durant l’hiver et devra supporter les  -50°C. Il permettra d’analyser les précipitations durant l’hiver. Les deux Parsivels sont situés dans la partie tundra polygonale de l’île.

Finalement, Matthias Fuchs, doctorant en sciences du sol de l’Alfred Wegener Institut Potsdam, nous a aidé à prélever des échantillons de sol à différentes hauteurs dans la couche active d’environ 60 cm de profondeur de la toundra polygonale. Les échantillons seront utilisés pour déterminer la densité, la teneur en eau et peut-être la conductivité. En parallèle, la température a été mesurée à différentes hauteurs. Ce seront aussi des informations qui seront utilisées dans le programme SNOWPACK qui permet aussi de simuler des couches de sol.

Durant toute cette installation nous nous sommes rendus compte à quel point nous sommes désemparés sans nos téléphones portables. Sauf le Wifi très lent dans la station elle-même, il n’y a pas de réseau sur l’île. Il n’y a donc pas moyen d’appeler quelqu’un par téléphone pour lui demander s’il n’avait pas vu le tourne-vis, ou s’il pouvait amener tel appareil avec lui quand il vient nous aider. Tout doit être très bien organisé et pensé à l’avance, sinon on se voit contraint de faire des kilomètres à travers un épais tapis de mousse à moitié inondé, à force de faire des allers-retours car tel ou tel outil a été oublié.

Deux jours ont passé, déjà. Deux jours de moins jusqu’à notre départ. Dans quelques jours, nous irons camper sur une île inhabitée, au beau milieu de nulle part. Affaire à suivre.

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.