Lundi 19 août

Par Estelle.
[English version below]

Ce matin, tout le monde embarque pour Yarudieï, un autre camp de la ligne 501-503, situé à 60 kilomètres au Nord. A bord de 4×4, nous empruntons la route en construction, vaste projet pour relier la ville de Salekhard, la capitale de la région, à 300 kilomètres de Nadym.
Bientôt, le bitume laisse place à une piste rocailleuse et chaotique. Nous longeons l’ancienne ligne de chemin de fer abandonnée, qui se faufile à travers la végétation, à quelques dizaines de mètres sur la droite. Deux lignes parallèles, qui filent à travers la plaine immense et immobile.
L’une est une autoroute vers l’avenir. Elle dessert, pour l’instant, un chantier de construction d’un nouveau gisement de gaz. Gazprom étend son empire sur la région. Un empire économique, qui représente 80% des ressources en gaz de la Russie, et environ 30% du gaz en Europe.

L’autre ligne est un voyage dans le temps. Le 4×4 quitte la piste pour s’enfoncer dans un sous-bois boueux. A grands coups d’accélérateur, la voiture se hisse sur le remblai. Nous remontons, sur quelques mètres, un chemin de terre entre deux voies ferrées. Plus loin, au milieu des buissons, un vieux poteau en fer, avec une manivelle rouillée, indique que nous sommes à un aiguillage. La voiture glisse soudain sur la gauche, nous évitons de peu un arbre. La gare apparaît enfin. Une vieille maison en bois, aux murs gris délavés, mais encore coquette, avec ses jolies fenêtres vertes, et ses montants de bois sculptés, typique des datcha russes. Il s’agit de l’ancienne maison des officiers, qui sert aujourd’hui de refuge aux pêcheurs et aux chasseurs de la région. L’intérieur est sommaire, mais accueillant et chaleureux : des murs recouverts de lambris. De part et d’autre d’un petit couloir, une chambre, un salon, une grande armoire avec sa porte-miroir (seule trace de féminité dans ce repaire de chasseurs très masculin). Puis, une cuisine avec son vieux poêle. On dirait les maisons de nos grands-mères, avec l’odeur si singulière du passé, mélange de linge poussiéreux et de feu de bois.

Au programme de cette journée : pêche ou visite du camp. La majorité des étudiants choisissent de partir à la rivière, en compagnie de Kostia, notre « Commandant », fin pêcheur qui rapportera un beau brochet pour le repas. Au retour, Romain a le sourire : « C’est la première fois que je pêche et que je vois des poissons frais de si près ! » Les filles aussi – Lou, Katya, Céline – sont fières d’avoir attrapé chacune un poisson. Vadim nous impressionne par sa façon d’écailler et de vider les poissons. Assis sur un banc de bois, la cigarette aux lèvres, il nous parle de ce coin de campagne, dont il est devenu le gardien, du passé comme du présent. Daria, l’une des étudiantes russes, nous traduit quelques phrases en anglais. Autour des anciens baraquements du camp (d’anciens entrepôts, sans doute, deux bâtiments massifs et sombres en lisière de forêt), deux maisons plus récentes ont été construites. Dans ce hameau perdu en pleine nature, on devine des traces de vie oubliée : un puits, une ancienne serre abandonnée, un potager, une cabane remplie de foin, des clapiers vides. Des hangars, remplis de trésors : une vieille moto juchée sur un tas de ferrailles, des bidons d’huile ; plus loin, dans l’obscurité, deux barques à moteur. Ailleurs, un objet insolite, artisanal : une sorte de tricycle, avec des pneus de caoutchouc énormes, « pour se déplacer dans les marécages », précise Mathieu. Cette journée champêtre, au milieu de la nature, nous sert de leçon, à nous tous, citadins que nous sommes : oui, il est possible de vivre en autonomie, loin du monde. Pour Vincent, elle réveille une envie nouvelle : « j’aimerais devenir pêcheur ».

Nous sommes un petit groupe à choisir la visite du camp. Micaël, notre superviseur en génie civil, Marc, un journaliste de la Radio-Télévision Suisse venu nous rejoindre pour quelques jours, et moi, suivons Eric à travers bois. Nous sommes escortés par l’un de nos « ranger », Kolia, l’un des deux gardes qui surveille notre campement. Je ne le remarque pas tout de suite, mais Kolia est armé ; il porte un long fusil de chasse. « Contre les ours, au cas où », dit-il. La présence de l’arme me fait froid dans le dos. J’imagine, un instant, la condition des reporters de guerre, en pays inconnu, sous une menace constante.

Eric a découvert la gare de Yarudieï trois ans auparavant, mais il part pour la première fois à la découverte du camp lui-même. Nous ne savons pas que nous partons pour 3-4 kilomètres, et un vrai périple dans la nature. Au bout d’un chemin forestier, nous retombons sur la voie ferrée. A quelques mètres, sur la gauche, se découvre un premier bâtiment, d’un type nouveau : un entrepôt, à semi enterré, où étaient stockées du matériel et des vivres. L’intérieur ressemble à une cave, soutenue par une double allée de piliers. « Un bâtiment conçu pour durer », précise Eric, comme si ce campement du Goulag marquait une transition, une ébauche d’habitation à long terme, une étape dans la sédentarisation de la population.

Plus loin, le sous-bois s’ouvre sur un magnifique panorama : une vue plongeante sur un coude de la rivière, avec, sur l’autre rive, une plage de sable doré. La beauté du paysage semble dénoter avec la proximité d’un camp. Plus loin encore, nous débouchons sur des marécages, chapelet de petites trouées d’eaux au milieu de la verdure. Face à nous, une immense prairie, recouverte de plantes dorées, comme des pieds de blé, et de longues fleurs mauves, balayées par le vent. « Le paysage typique de la Sibérie », dit Eric, qui, d’un saut, traverse à gué un petit cours d’eau. Eric part en éclaireur, en direction d’un mirador en ruine. Il nous appelle : « Le camp est bien par-là ! ». Micaël est le premier à suivre. Pour Marc et moi, il faut soudain traverser sans faire tomber notre matériel. Marc est plus sûr de lui, il m’aide à traverser, tandis que j’ai l’impression de glisser dans le sable, et de ne pas réussir à me hisser de l’autre côté de la rive. Enfin, nous rejoignons Eric, au pied des barbelés, particulièrement bien conservés. On voit nettement le double « couloir de la mort », de chaque côté de la clôture principale.

Jonathan Mélis

Marina Galli

Envahi par la mousse et les buissons, le camp est moins facile d’accès que celui du Chtchoutchii. Moins « visible » aussi. Il faut chercher les restes des baraquements à travers les fourrés, faire attention aux nombreux trous dans le sol. Comme s’il fallait aller à la rencontre du passé, qui ne se dévoile pas au premier regard. Et lorsqu’ils se découvrent enfin, les bâtiments sont tous en très mauvais état, effondrés. Dès l’entrée du camp, une image insolite : deux toits, encore vigoureux, semblent simplement posés sur le sol. Comme si les maisons, en dessous d’eux, s’étaient essoufflées, lentement, lasses d’attendre que l’on vienne à elles. Contre une façade, une fenêtre, elle aussi posée sur le sol, est encore intacte, avec ses vitres. Ailleurs, les baraques ne sont plus que des amas de planches, de briques. Quelques éléments survivent, miraculeusement, témoins de la vie ordinaire : un poêle encore debout, avec, près de lui, le reste d’une bassine ou d’une casserole d’aluminium.

Une immense tristesse se dégage de ces ruines, une mélancolie, face à ce constat inexorable : « Il est trop tard ». Le spectacle du camp de Yarudieï redonne toute son urgence au projet de Mémorial du camp de Chtchoutchii : que peut-on encore faire pour préserver le camp ? dans quelle limite l’homme peut-il intervenir et modifier le site ? Quelle est la bonne décision à prendre ?

« Nous sommes tous responsables », écrivait Tchekhov à propos du bagne de Sakhaline, en 1890. Ici, au point d’aiguillage de la gare de Yarudieï, une question morale se pose à chacun de nous : que faire du passé ? et comment le transmettre aux générations à venir ? Difficile conjugaison des temps.

This morning everybody embarks for Yarudeï, another camp on the 501-503 line, located at 60 kilometers North of the camp. Aboard the Jeep, we follow the construction road, a vast project to join Salekhard, the region’s capital, 300 kilometers West from Nadym. Soon, the pavement stops and a chaotic rocky road shows us the way. We follow the old and abandoned railroad that sneak through the vegetation, a few meters on our right. Two parallel lines piercing the immense and immutable plain.
One is a highway to the future. It reaches, for now, a gas field construction field. Gazprom develops its empire over the region. An economic empire that represents 80% of the gaz ressources in Russia, so about 30% of Europe’s gaz.
The other line feels like travelling through time. The Jeep leaves the road to further dive into the wilderness. We enter a muddy undergrowth. Through great effort and many pushes on the accelerator pedal, the car reaches the top of the backfill material. We drive along the railroad for some time, between two sets of rails. A bit further, lost in the bushes, an old iron pole and its rusted crank indicates that we reached a cross point. The car suddenly drifts to the left, we avoid a tree, but it was a close call. The train station finally appears. An old wooden house and its grey walls, but still pretty, with pretty green windows and sculpted wood stud, quite typical for a Russian datcha. It used to be the officers’ house, that still serves as a refuge to the region’s hunters and fishermen. There is not much inside, the walls have holes in them, but the stove still is very welcoming. On the corridor’s sides, a room, a living room, a great closet and its mirrored door (sole feminine touch in this very masculine hunter’s cabin). But also the kitchen and its old stove. It feels like our grandmothers’ homes, their oh so familiar smell, like that of the past, a mixture of dusty furniture and burnt wood.

Today, two activities are scheduled: either go fishing or visit another camp. All students decide to enjoy the riverside with Kostia, our camp’s “Commander”, and a fine fisherman whose skills will let the group bring back a great pike for dinner. On the way back, Romain is smiling: “It’s the first time that I go fishing and that I can see fresh fish that close”
The girls too – Lou, Katya, Céline – are proud to each have caught a fish. Vadim impresses us with his way of scaling and emptying the fish. Sitting on a wooden bench, a cigarette on his lips, he tells us about this part of the countryside, of which he has become the guardian. A guardian of the past, but also a guardian of the present. Daria, one of the Russian students we all adopted as Dacha, translates what Vadim is saying in English. Around the old barracks of the camp (old warehouses, undoubtedly, two massive and dark buildings at the edge of forest), two more recent houses were built. In this nest, lost in the middle of nature, appear traces of a forgotten life: a well, an old abandoned greenhouse, a kitchen and its garden, a hut filled with hay, empty hutches. Sheds filled with treasures: an old motorcycle over a pile of metal scraps, cans of oil; further, in the darkness, two motor boats. A bit further, one unusual object: a kind of crafted tricycle, with huge rubber tires, “to ride in the swamps,” says Mathieu. This day in the countryside, in the midst of nature, serves as a lesson to all of us city dwellers that we are: yes, it is possible to live autonomously far from the world. For Vincent, this peculiar day awakens a new desire: “I could become a fisherman”.

Only a few of us choose the visit the camp. Micaël, our supervisor in civil engineering, Marc, a journalist from the Swiss Radio-Television who joined us for a few days, and I follow Eric through the woods. We are escorted by one of our “rangers”, Kolia, one of the two guards who look over our camp. I do not notice it right away, but Kolia is armed; he wears a long hunting rifle. “Against the bears, just in case,” he says. The presence of the weapon makes me shiver. I imagine, in an instant, the condition of war reporters, left in an unknown country, under a constant threat.

Eric discovered Yarudeï’s train station three years ago, but today he discovers the camp for the first time. We had no idea that we were leaving for a 3-4 kilometers walk, and for a true journey across wild nature. At the edge of the forest, we get back to the railway. A few meters on the left, appears a first building, one we had not seen before: a warehouse, half buried, where were stored equipment and supplies. The interior looks like a cell, carried by a double alley of pillars. “A building designed to last,” says Eric, as if this Gulag camp marked a transition, a draft of long-term housing, a step towards the population’s settlement.

Further along, the undergrowth opens up onto a magnificent panorama: a bird’s-eye view of the river, and on the other side, a beach of golden sand. The landscape’s beauty denotes with the proximity of a camp. Still further, we get to the swamps, a string of small waterholes in the midst of greenery. In front of us, an immense meadow, covered in gold, like feet of wheat, and long purple flowers, swept by the wind. “The typical landscape of Siberia,” says Eric, who jumps across a small stream. Eric starts to scout towards a mirador in ruins. He calls us: “The camp is fine! “. Micaël is first to follow. For Marc and I, we have to cross without dropping any equipment. Marc is more confident, while I feel like I am slipping into the sand, and like I will not succeed in getting myself to the other side of the bank, he helps me cross. Finally, we join Eric, close to the barbed wire, particularly well preserved. We clearly see the double “death row” on each side of the main fence.

Overgrown with moss and bushes, the camp is less accessible than Shtshuchii. Less “visible” too. You have to look for the remains of the huts through the thickets, pay attention to the many holes all across the campground. As if we had gone to meet with the past, which is not to be revealed at first sight. And when it finally uncovers in front of us, we see that the buildings are all in a very bad condition, collapsed. From the entrance of the camp, an unusual image: two roofs, still vigorous, seem simply placed on the ground. As if the houses below them were out of breath, slowly getting tired of waiting for someone to come to them. Against a facade, a window, also placed on the ground, is still intact, still with its windows. Further along, the barracks are nothing but heaps of planks and bricks. Some elements survived, miraculously, to become witnesses of an ordinary life: a stove still standing, and near it, the rest of an aluminum bowl or a pan.

Great sadness emerges from these ruins, a melancholy, in the face of this inexorable observation: “It’s too late.” The performance of Yarudeï’s camp restores the urgency of Shtshuchii’s camp memorial project: what can be done to preserve the camp? In what limit can man intervene and modify the site? What is the right decision to make?

“We are all responsible,” wrote Chekhov about Sakhalin’s prison, in 1890. Here, at the point of referral at Yarudeï station, a moral question arises for each of us: what do we do with the past? And how do we pass it on to future generations? Complex conjugation of times.

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