Banya

Par Lou et Estelle.
[English version below]

Nous nous attendions au pire : une douche en trois semaines, et la rivière comme seul point d’eau pour faire sa toilette. Nous étions condamnés au froid et à une nuée de moustiques.
Or, dès l’arrivée au campement, le premier bâtiment que nous découvrons, bien avant les baraquements du camp du Goulag, c’est l’un des endroits que nous allons fréquenter le plus assidûment : la banya, l’équivalent russe du « sauna ».
Elément traditionnel de l’habitat, il est l’ancêtre de leurs salles de bain. La banya se compose de deux pièces : la première, l’antichambre, est un lieu particulièrement agréable, à température tempérée, où l’on peut, à plusieurs, converser, boire et manger. La seconde, est le lieu où se trouve le poêle à bois, régulièrement alimenté. Maintenue entre 65 et 120 degrés, la température est y telle que l’on ne peut y rester que quelques minutes. Tout l’art de la banya consiste alors à s’asperger d’eau glacée, et à se flageller avec un « venik », un petit balai artisanal composé de branches de bouleaux ou de chêne.
Heureusement pour nous, en ce mois d’août, nous n’aurons pas l’occasion de pratiquer la dernière étape du parcours traditionnel, qui veut que l’on se jette, nu, dans la neige alentour.
Pour nous tous, jeunes citadins occidentaux, la « banya », apparaît d’emblée comme le comble du luxe, au milieu de la toundra. D’extérieur, elle ressemble à une simple tente rectangulaire. Son tissu à motif « camouflage » fait plutôt penser à une tente militaire. Mais à l’intérieur, c’est un vrai cocon de tissu blanc, avec un plancher de bois, qui vous accueille dans sa chaleur humide et enveloppante. Un refuge inattendu, contre les attaques à répétition du froid et de la pluie.

La demande est tellement forte, qu’il faut s’inscrire des jours à l’avance pour accéder au précieux boudoir. Car le lieu est très sollicité, pour y faire sa toilette, et laver son petit linge. Grâce aux talents de Kolia, notre ((r)ange(r) gardien, nous pouvons suspendre notre lessive à une baguette de bouleau fixée au toit de la tente. Notre vie collective s’y affiche de manière impudique, à travers une rangée insolite de chaussettes de toutes tailles et de toutes couleurs, ainsi qu’un patchwork de sous-vêtements et de serviettes.

Très vite, plus qu’un lieu d’hygiène, l’endroit devient un haut lieu de sociabilité ! Le premier soir, un groupe de filles et de garçons décide d’y aller ensemble, à la stupéfaction de Kolia. « En Suisse, est-ce que les garçons et les filles font leur toilette ensemble ? » demande-t-il, d’un air perplexe. Nous le rassurons en lui faisant comprendre que nous serons en tenue de bain, mais cela ne suffit pas à le convaincre. Pour lui aussi, ce séjour est l’occasion de confronter nos différences culturelles.

Après deux semaines de fréquentation assidue, notre « banya » regorge d’anecdotes insolites : Jérôme raconte comment Andreï, le professeur russe, a trébuché, nu, et s’est retrouvé dans ses bras, le temps d’une brève étreinte involontaire. Micaël raconte à son tour comment le même Andreï l’a soudain aspergé d’eau froide, sans s’y attendre, suite à un quiproquo. Le soir, à la tombée de la nuit, le lieu, éclairé d’une faible lumière, voit passer de furtives silhouettes. Trois filles, chacune les pieds dans une bassine, tentent de se réchauffer, se partageant une petite casserole d’eau chaude. Samedi dernier, fuyant la pluie, nous nous réfugions tous, habillés, dans la banya, qui se transforme alors en salon de thé ou salle de jeux, sous le regard impassible de Kolia, qui lui aussi a établi son QG dans la banya. Installé dans son fauteuil de ranger, il nous raconte qu’en Russie, les banya ont une âme.
Même éphémère, l’âme de notre banya, ici au camp de Chtchoutchii, nous aura réchauffé le corps, et le cœur, pendant les trois semaines de notre folle expédition.

We expected the worst: only one shower in three weeks, and the river as the only water point to wash. We were doomed to the cold and a swarm of mosquitoes.
However, upon arrival at the camp, the first building we discover, well before the barracks of the Gulag, is one of the places we will attend more assiduously: the banya, the Russian equivalent of ” sauna “.
Traditional element of the habitat, it is the ancestor of their bathrooms. The banya consists of two rooms: the first, the antechamber, is a particularly pleasant place, at temperate temperature, where one can converse, but also drink and eat. The second is where the wood stove is regularly supplied. Maintained between 65 and 120 degrees, the temperature is so high that you can only stay in for a few minutes. All the art of the banya then consists of splashing yourself with icy water, and getting flogged with a “venik”, a small broom made of branches of birch or oak.
Fortunately for us, this August, we will not have the opportunity to practice the last stage of the traditional course, which consists in throwing ourselves naked in the snow.

For all of us, young townspeople from the West, the “banya” appears from the outset as the height of luxury in the middle of the tundra. Outside, it looks like a simple rectangular tent. Its “camouflage” pattern makes it look more like a military tent. But inside, it is a real cocoon of white fabric, with a wooden floor, which welcomes you in its moist and enveloping heat. An unexpected refuge, against repeated attacks of the cold and the rain.

The demand is so strong that you have to register days in advance to access the precious boudoir. For the place is very busy, to wash, and clean some small laundry. Thanks to the talents of Kolia, our guardian, we can suspend our laundry to a birch stick attached to the roof of the tent. Our collective life is displayed in a shameless way, through an unusual row. Socks of all sizes and colours, as well as a patchwork of underwear and towels.

Very quickly, more than a place of hygiene, the place becomes a high place of sociability! The first night, a group of girls and boys decided to go together, to the amazement of Kolia. “In Switzerland, do boys and girls wash together? He asks, puzzled. We reassure him by making him understand that we will be in swimwear, but that is not enough to convince him. For him too, this trip is an opportunity to confront our cultural differences.

After two weeks of frequent attendance, our “banya” is full of unusual anecdotes: Jerome tells how Andrei, the Russian teacher, stumbled, naked, and found himself in his arms, just in time for a brief involuntary embrace. Micaël in turn tells how the same Andrei suddenly submerged him with cold water, without any warning, following a misunderstanding. In the evening, at nightfall, the place is lit by a feeble light and we can see furtive silhouettes. Three girls, each foot in a basin, trying to warm up, sharing a small pan of hot water. Last Saturday, fleeing the rain, we all took refuge, warmly dressed up, in the banya, which then turned into a tea room or games room, under the impassive gaze of Kolia, who also established his headquarters in the banya. Installed in his armchair, he tells us that in Russia, the banya has a soul.
Even ephemeral, the soul of our banya, here at Shtshuchii camp, will have warmed our body, and our heart, during the three weeks of our mad expedition.

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