Mercredi 14 août

Par Estelle.
[English version below]

De la concordance des gens

Est-ce l’effet de la timidité, ou l’effet de la barrière de la langue, mais les étudiantes russes semblent très discrètes, presque effacées, face aux étudiants suisses qui, au contraire, paraissent très sûr d’eux, bavards et rieurs. Il y a quelque chose d’incongru, d’indélicat, dans ce contraste. Comme de la méfiance, de leur part, face à notre trop grande arrogance occidentale ?

Le premier jour, le dialogue a du mal à s’établir. A table, réunis dans la grande tente centrale, nous rions et lançons des blagues. Face à nous, les étudiantes russes restent impassibles. L’une d’entre elle mange à part, sur une petite table de service. Nous l’invitons par deux fois à se joindre à nous, en vain. Nous apprenons ensuite que le repas, chez les Russes, est un moment de silence. « Quand tu manges, tu es muet », dit le proverbe.

Dès mercredi matin, les équipes de travail se forment. Le groupe « Archéologie », mené par Jérôme André, spécialiste de la Grèce antique, réunit Chiara, Marina, Jonathan, Romain, et Daria, une étudiante russe qui travaille sur l’histoire de la Sibérie. Leur mission relève du devoir d’inventaire : faire un relevé photographique et topographique très précis de tous les éléments qui se trouvent sur le site, camp et voie ferrée, pour alimenter une base de données numérique, qui permettra de tracer un modèle 3 D du site.
Le groupe « Environnement », sous la direction de Micaël Tille, spécialiste en génie civil, réunit Xavier, Mathieu, Vincent, et Samuel. Leur objectif : réaliser de nombreux prélèvements, qu’on appelle des « carottages », sur les arbres et les sols, en distinguant les sites naturels des sites occupés par l’homme. Leur but : mesurer l’influence respective du climat et de l’activité anthropique sur la fonte du pergélisol.
Le groupe « Microclimatologie », mené par le professeur russe Andrei Soromatin, est une équipe féminine : Alexandra, Arina, Juliana, Christina, sont étudiantes en science à l’université de Tyumen. Leur objectif s’apparente à celui du groupe précédent : comparer le comportement de la végétation en milieu naturel, et en milieu marqué par la présence humaine.

Tandis que chaque équipe se disperse dans la nature, notre groupe « Communication » se réunit pour la première fois, autour de Katya, étudiante russe en journalisme, et Céline et Lou, le duo de choc de l’université de Genève. Nous établissons un programme ambitieux : 3 interviews par jour, des portraits façon « Humans of New York » rebaptisés « Humans of Nadym », des photos, des films, des post sur Instagram…

Ce matin-là, nous rencontrons pour la première fois Vadim Gritsenko, historien et grande personnalité de Nadym. Il est la mémoire vivante de la région du Yamal, et connaît par cœur le site du camp 93 et de la voie ferrée.
Nous sommes impressionnées par l’homme, sa grande et solide silhouette, son visage franc et carré, encadré par une barbe rase grisonnante. Sa connaissance intime des lieux est le fruit de trente ans de recherche passionnée. Il a publié plusieurs ouvrages de référence sur l’histoire du Yamal, rassemblant les témoignages des personnes qui sont passées par le camp, détenus et gardiens, ingénieurs et maîtres d’œuvre, qui ont mené le chantier de construction pendant deux ans, de 1950 à 1952.

Vadim accepte de nous accorder une interview, à la table, sous la tente de travail. Nous nous lançons dans une entreprise assez périlleuse : mener un entretien en trois langues, Katya assurant la traduction russe et anglaise, Céline traduisant de l’anglais au français. Le résultat est laborieux ! L’information se délite, le propos perd sa pertinence, le dialogue s’étire en longueur… Heureusement, par bribes, Vadim parvient à nous transmettre ses convictions, des idées fortes sur le Goulag et le bolchevisme. Des phrases qui retentissent soudain avec gravité, et nous font prendre conscience de la complexité du sujet. Comment aborder la réalité du Goulag ? Comment transmettre sa mémoire ? Comment dépasser la tentation du pathos ou du spectaculaire, éviter l’instrumentalisation idéologique ou politique, pour trouver un point de vue juste ? Nous découvrons qu’au-delà de la nécessité de communiquer, il y a une urgence éthique à penser le Goulag, penser son héritage, pour le transmettre aux jeunes générations.

Nous avons demandé à Vadim quel était, pour lui, le lieu le plus symbolique du camp…

Nous lui avons ensuite demandé quelle serait, pour lui, la question la plus importante à poser…

Le thème de notre expédition, « Changing Arctic », s’accompagne peut-être d’une autre exigence : « Changing your Mind ».

It may very well be the effect of timidity or the effect of the language barrier, but the Russian students seem very discrete, almost fading away in front of the Swiss students who, in contrast, appear to be quite confident, talkative and heartily laughing. There is something incongruous, something insensitive, in this contrast. Like a sense of mistrust from their part in front of our loud occidental arrogance?

On the first day, the difficulty resides in starting a dialogue. During the meal, all together in the big tent, we laugh and joke around. In front of us, the Russian students do not react. One of them eats alone, sitting at the service table. We invite her twice to join us, in vain. We then learn that in Russia, eating your meal is traditionally done in silence. “When you eat, you don’t talk”, says the idiom.

Starting Wednesday morning, the students are assigned to their work teams. The “Archeology” team’s leader is Jérôme André. The Antique Greece specialist supervises Chiara, Marina, Jonathan, Romain, and Daria, their Russian colleague studying Siberia’s history. Their mission consists in an inventory: get extremely precise photographic and topographic information about all the elements they will find on the site, the camp and the railroad, to complete a numeric database. The later will let them constrict a 3D model of the site.
The “Environment” group is under Micaël Tille’s supervision. The civil engineer specialist helps Xavier, Mathieu, Vincent, and Samuel carry on with their projects. What awaits them? Collecting a large amount of various samples, called “ carottages”, directly from trees and soils, while differentiating the natural sites from the ones occupied by men. Their goal: measure the influence of both the climate and the anthropic activity upon the melting of permafrost.

The « Microclimatology » group, is led by the Russian professor Andreï Soromatin: Alexandra, Arina, Juliana and Christina are science students in the University of Tyumen. They will also compare the vegetation’s behaviour in a natural setting to its behaviour in an environment affected by human presence.

As every team disappear in the wild nature around camp, our “Communication” group reunites for the first time. Around the table are Katya, our Russian colleague that studies journalism, Céline and Lou, the grand duo from the University of Geneva. We establish an ambitious schedule: 3 interviews per day, portraits inspired by “Humans of New york” baptised “Humans of Nadym” for now, photos, films, content for Instagram…

This morning, we meet Vadim Gritsenko for the first time. Vadim is an historian and quite the celebrity in Nadym. He personifies the living memory of Yamal’s region, and knows the entire 93 campsite and its railroad by heart.

We are immediately impressed by the man, his tall and imposing silhouette, his straight and square face, marked by a short greying beard. His intimate knowledge of the place results from thirty years of a passionate research. He has published many books other researchers have referred to, about Yamal’s history. Inside, he assembled testimonies of people having lived inside the camps, prisoners, guards, and engineers, who all worked in the construction field for two years, from 1950 to 1952.

Vadim accepts to give us some of his time. We sit in the main tent and engage in a perilous juggling number between Russian, English and French. Katya opens up the dialogue and asks our questions in Russian before translating Vadim’s answers in English. Céline follows up and translates the answers in French, before going back to Katya with another question in English, and so on. The result is quite laborious! The information gets diluted in the process and the content of the answer looses its pertinence. The dialogue grows long, too long… Hopefully, Vadim still succeeds and conveys his convictions, strong ideas about Gulags and Bolshevism. Resounding sentences that suddenly make us feel the subject’s gravity and its rather complex nature. How can we tackle the reality of Gulag? And pass on its heritage to the next generation? How can we get over the temptation of falling into pathos or the spectacular, avoid ideological or political bias in order to find a just point of view? We learn that the Gulag not only needs to be talked about, but also, and more urgently, it has to be ethically thought about. Thought about as a testimony and an inheritance to next generations.

We asked Vadim what place was, according to him, the most symbolic one in the camp…

We then asked what question would be the most important one to ask him…

Our expedition’s theme, “Changing Arctic” might as well turn out to be about “Changing your Mind”.

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