Mercredi 28 août

Par Estelle.
[English version below]

Ce matin, nous quittons définitivement le camp de Chtchoutchii. Après un dernier petit déj sous la tente bleue, Céline et Lou organisent une séance photos. Photos officielles pour l’Université de Genève, l’Université de Lausanne et l’EPFL. Photos souvenirs avec nos étudiantes russes : Dasha, Sacha, Arina, Katya. Arina, la cadette, pose comme une muse, portée par ses camarades. Eclats de rire matinaux ! Sur la photo, il manque Juliana et Kristina, qui ont travaillé tard dans la nuit pour terminer leurs rapports de recherche ; elles n’ont pas la force de se lever pour nous rejoindre. Puis viennent les dernières photos de groupe devant notre feu de camp, qui a entretenu le feu sacré pendant 17 jours…

Pendant que les étudiants bouclent leurs paquetages, je m’éloigne en direction des baraquements, pour un dernier adieu. Envie de me fondre dans le paysage, dans cette mémoire en train de sombrer. Envie de me fondre dans le rituel russe, en laissant une pièce de monnaie, ici et là, sur un autel improvisé, sur un rebord de fenêtre, sur un linteau de porte. Faire un vœu. Je ferme les yeux, j’écoute une dernière fois le silence et le bruit du vent dans les arbres.

A Nadym, nous retrouvons Vadim au musée d’histoire. Dans une confortable salle de projection, il nous montre ses précieux documents, fruits de trente ans de recherches sur la mémoire de la ligne 501. Une photographie en noir et blanc de la gare de Nadym, en 1950. Au premier plan, une femme assez élégante porte un long manteau noir, la tête couverte d’un foulard. Sous ses pieds, on dirait de la neige. Mais non, c’est du sable ! La gare est construite sur du sable, pour éviter les innondations dûes aux marécages des alentours. Cela paraît anecdotique, mais ce que nous apprend ce voyage au Yamal, c’est d’abord cela : se défaire de nos clichés sur la Sibérie, sur la Russie.

Les documents sont bouleversants : une photo de 1915 d’un village côtier sur la rivière Nadym, montrant quelques tentes autochtones et les premiers établissements de pêche. Des photographies des pionniers, des premiers habitants de la région : devant leurs modestes maisons de bois, on découvre des familles aux traits orientaux. Une vie en harmonie avec la nature, avec le peuple Nenets. Une vie qui bascule bientôt dans la Première Guerre mondiale, avec le départ de jeunes soldats pour le front.
Puis ce sont des documents rares, classés Top Secret : un plan de la ligne 501-503, avec le relevé précis des camps. Vadim nous apprendra qu’il y a eu 150 camps le long du premier tronçon, de Salekhard à Nadym. Des camps éphémères, qui suivent le tracé de la ligne, et sont fermés selon l’avancement des travaux. Un prisonnier condamné à dix ans de travaux connaît ainsi plusieurs camps, à discipline variable, afin qu’il ne puisse pas établir de réseau à long terme.
D’autres clichés témoignent des projets de construction pharaoniques : l’hiver, on construit la voie sur la rivière gelée, mais l’été, après la débâcle, il faut construire des ponts, pour assurer le passage des trains. Chaque saison, tout est à recommencer. Tant d’efforts, à la limite de l’absurde.

Plus que ses connaissances, Vadim nous transmet l’amour de sa région, de son histoire, de ses habitants. En quittant le Musée, nous emportons chacun un fragment de ce récit de vie. Peut-être est-ce là ce que nous pouvons faire de mieux : le transmettre autour de nous, afin de garder cette mémoire vivante ?

Diner d’adieu avec les étudiantes russes, au restaurant L’Abat-jour. 

Une table magnifique nous attend, avec des spécialités du Grand Nord : de la viande de rennes séchée, du poisson cru, des baies multicolores, le tout, bien sûr, accompagné de « mors », le jus de baie traditionnel servi à tous les repas, ou bien de vodka, pour les plus téméraires.

Nous portons un premier toast à Olga, notre cordon bleu, qui a assuré la livraison quotidienne de nos repas sur le campement, et nous a particulièrement gâtés pendant tout le séjour. Bien sûr, nous avons appris à apprécier la « kasha » matinale, sorte de « porridge » russe à base de sarrasin, de riz ou d’orge. Bien sûr, nous avons dû nous habituer aux plats salés dès le petit déjeuner : des pâtes aux carottes, du hachis parmentier, des chaussons au chou… Rien de tel pour tenir une matinée de travail, à affronter les moustiques ou le froid !

Nous portons un second toast à Vadim, notre précieux guide aux talents de pêcheur, et à Kostia, notre « Commandant » de camp, qui s’est levé chaque matin à 5h pour s’assurer de notre bien-être. 

Eric nous apprend que le 3e toast est réservé aux femmes. A cette occasion, il remercie chacune des étudiantes russes : Dasha, Arina, Sasha, Katya, Kristina et Juliana. Kristina, la plus timide, rougit au compliment et ose à peine nous regarder. A son tour, Katya, notre étudiante en journalisme, se lance dans un éloge adressé à chacun personnellement. L’émotion monte. Ses mots sont forts pour décrire les quinze jours passés ensemble : « C’est l’expérience la plus incroyable que j’ai vécue cette année ». Pour Arina, c’est même l’expérience la plus incroyable de sa vie.

Pour nous qui restons encore quelques jours dans l’effervescence de Nadym, nous ne savons pas encore à quel point cette expédition au Yamal nous bouleversera.

This morning we are definitely leaving Shtshuchii’s camp. After the last breakfast under the blue tent, Céline and Lou organize a photo shoot. Official photos for the University of Geneva, the University of Lausanne and EPFL. Souvenir photos with our Russian students: Dasha, Sacha, Arina, Katya. Arina, the youngest, poses like a muse, carried by her comrades. It feels good to have some morning laughter! In the photo, Juliana and Kristina are missing, as they worked late into the night to complete their research reports; they do not have the strength to come and join us. Then comes the last group photos in front of our campfire, which kept burning for 17 days …

While the students buckle their bags, I move away towards the barracks, for a last goodbye. I would like to melt into the landscape, one last time, in this sinking memory. And to melt into the Russian ritual, I leave a coin, here and there, on an improvised altar, on a window sill, on a door lintel. I make a wish. I close my eyes, I listen, one last time, at the silence and the sound of the wind in the trees.

Once in Nadym, we find Vadim at the history museum. In a comfortable projection room, he shows us his precious documents, the fruit of thirty years of research on the memory of line 501. A black and white photograph of Nadym’s station in 1950. In the foreground, an elegant woman wears a long black coat, her head covered with a scarf. Under her feet, it looks like snow. But no, it’s sand! The station is built on sand, to avoid the floods due to the surrounding marsh. It sounds anecdotal, but what we learn from this trip to Yamal is first of all to get rid of our clichés about Siberia, about Russia.

The documents are overwhelming: a 1915 photo of a coastal village on the Nadym River, showing some native tents and early fishing establishments. Photographs of the pioneers, the first inhabitants of the region: in front of their modest wooden houses, we discover families with oriental features. A life in harmony with nature, with the Nenets people. A life that soon changes in the First World War, with the departure of young soldiers for the front.
Then are some rare Top Secret documents: a plan of the line 501-503, with the precise survey of the camps. Vadim will tell us that there were 150 camps along the first stretch, from Salekhard to Nadym. Ephemeral camps, which follow the route of the line, that are getting closed according to the progress of the works. A prisoner sentenced to ten years of work thus knows several camps, with various types of work, so that he can not establish a network in the long term.
Other shots show pharaonic construction projects: winter is here, we build the way on the frozen river, but in the summer, after the breakup, we must build bridges to ensure the passage of trains. Every season, everything has to start again. So much effort, at the limit of being absurd.

More than his knowledge, Vadim transmits the love of his region, its history, its inhabitants. As we leave the Museum, we each carry a fragment of this life story. Perhaps this is the best we can do: to transmit it around us, to keep the memory alive?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.