Jour 10 : Ours

C’est par une mer étale et un soleil éclatant que nous sommes accueillis sur le pont ce dimanche 16 juillet. Le Professeur Molchanov a continué sa course durant la nuit, cap sur l’ile de Heiss et sa station météorologique soviétique, en partie désaffectée. En partie seulement car une poignée de scientifiques vit encore dans une partie des baraquements réaménagés. Nous allons leur rendre visite dans la journée et la consigne a été donnée de nous munir de nos cadeaux amenés de Suisse. Nul doute qu’après avoir passé une année sur un rocher au bout du monde, ses habitants seront ravis de voir du monde et recevoir une plaque de chocolat.

Si nous sommes presque tous accoudés au bastingage ce matin, c’est qu’une annonce radio nous a tirée de nos couchettes. Un ours polaire peut être observé à bâbord. Le temps que nous enfilions nos vestes, l’ours est à l’eau et nage à une centaine de mètres à l’avant du bateau.
Nous apercevons non pas une tête, mais deux. Il s’agit d’une ourse et de son ourson, accroché au pelage de sa mère. Les appareils crépitent alors que le duo poursuit sa route à une vitesse impressionnante. Très vite ils ne sont plus qu’un petit point perdu au milieu des plaques de glaces qui dérivent. Haise Island est bientôt en vue et nous jetons l’ancre dans la baie face à la station. Nous rentrons pour l’un des moments les plus attendu de la journée, le déjeuner.

Je suis assis depuis à peine 5 minutes que mon nom retenti dans le haut-parleur. Je dois être sur le pont arrière dans 10 minutes, prêt à embarquer dans le Zodiac. J’enfile rapidement mes bottes et mon pantalon étanche, saisi l’appareil photo et traverse les coursives, direction la poupe du bateau. Je rejoins mes compagnons d’escapade, qui se demandent comme moi quelle est notre destination. A notre grande joie nous apprenons de la bouche d’un matelot que nous avons été tirés au sort pour observer des morses sur la banquise.

Nous embarquons et sommes rapidement en vue d’un groupe d’une dizaine d’individus qui se prélasse sur la glace marine. Nous nous approchons au plus près, espérant prendre quelques photos rapprochées. C’est alors que l’un des scientifiques présents sur le Zodiac attire notre attention sur une tête poilue et blanche qui sort à peine de la surface de l’eau. Un ours blanc approche de façon silencieuse le groupe de morse, qui ne se doute encore de rien.
Sur le zodiac, tout le monde retient son souffle. Nous ne savons pas si nous allons avoir droit à une scène de chasse mais la seule vue d’un prédateur de plusieurs centaines de kilos se rapprochant silencieusement d’une proie potentielle suffit à nous électriser. L’ours grimpe sur la banquise et s’approche des morses, qui enfin le détectent.
C’est la panique sur la glace, les morses se jettent à l’eau dans la confusion la plus totale et échappent au prédateur, qui ne peut que les observer, impuissant, depuis son perchoir.

Le plantigrade se résout finalement à descendre à l’eau mais ne réitère pas son attaque. Il préfère se diriger vers la rive opposée et vers la station polaire. Tout à l’observation de ce changement d’avis soudain, nous n’avions pas remarqué qu’un morse avait décidé de venir voir de plus près qui était ces drôles d’animaux multicolores dans leur barque en plastique rouge.
C’est uniquement lorsque le marin qui nous accompagne met les gaz pour distancer l’animal belliqueux que nous remarquons qu’il n’est qu’à quelques mètres de nous et qu’il continue à avancer. Notre présence ne lui plait apparemment pas puisque la poursuite dure encore quelques minutes, jusqu’à ce que nous soyons réellement chassés de son territoire.

Nous retournons alors notre attention à l’ours blanc, désormais très près de la rive. Il semble hésiter à grimper sur la berge mais finit par prendre appui avec les pattes avant et se hisser lestement sur la terre ferme. A peine a-t-il fini de s’ébrouer que nous entendons les aboiements furieux d’un chien de taille considérable. Le molosse est en haut de la petite colline qui accueille la station polaire. Il surplombe l’ours blanc et cherche probablement à avertir les habitants de l’ile de l’imminence du danger.

L’ours ne semble pas spécialement effrayé et entame l’ascension de la pente qui mène à la station. Avec une aisance que ne laisse pas deviner sa corpulence, il parvient rapidement au niveau de son adversaire. Le combat semble inégal, nous nous préparons à assister à un carnage. Mais il ne faut jamais vendre la peau du chien avant de l’avoir tué. Plus agile que l’ours, celui-ci parvient à le mettre en fuite en le harcelant. Bientôt rejoint par un congénère tout aussi énervé, les deux chiens poursuivent l’ours le long de la barrière de la station. Des fusées éclairantes, tirées d’une des maisons viennent s’écraser dans la neige, à quelques mètres de l’ours qui court désormais toutes pattes dehors. Le trio finit par disparaitre de notre champ de vision, l’ours en tête, les chiens sur ses talons.

C’est sans réaliser la chance que nous avons eu d’assister à un tel spectacle que nous rejoignons le Professeur Molchanov. La journée sera encore longue, avec plusieurs départs de zodiac et une seconde sortie qui nous approchera au plus près d’une bande de morses.
Je n’aurai jamais cru dire ça de ma vie mais cette deuxième sortie me semble presque anecdotique en comparaison de celle du matin.

C’est donc ici que je te quitte cher lecteur, afin de te laisser sur ce que j’espère être une histoire qui aura valu la peine d’être contée.

Ainsi prend din la dixième journée. Journée suivante. 

 

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