Vendredi 16 août

Par Estelle.
[English version below]

Séquence Emotion

Tandis que l’équipe « Archéo » part explorer la ligne de chemin de fer, l’équipe Environnement part en « excursion ». Leur objectif : faire des prélèvements d’arbres et de sol dans ce qu’ils appellent la « zone de contrôle », c’est-à-dire une forêt à environ 12 km au Nord-Ouest, pour comparer des prélèvements naturels avec des prélèvements faits sur le site du Goulag, où il y a eu une activité humaine.

Pendant ce temps, nous rencontrons des groupes de touristes qui viennent visiter le camp, de manière assez spontanée, avec ou sans guide. Des scolaires de la région, des étudiants de Moscou, des groupes d’amis. Même s’ils découvrent parfois les lieux pour la première fois, on sent quelque chose de familier dans leur attitude. Ils viennent à la rencontre de leur propre histoire. Le passé leur appartient.

En fin d’après-midi, nous retrouvons Vadim à l’entrée du camp, pour une visite des baraquements. Il nous explique la fonction de bâtiments, dont certains restent mystérieux. Une cabane, tout de suite à droite après l’ancien portail d’entrée, semble plus étroite et plus solide que les autres. Apparemment, elle a été construite pour mieux résister aux conditions climatiques, et devait avoir une fonction importante. Il s’agit sans doute d’un « Vestiaire », où les détenus déposaient leurs affaires personnelles et leur argent, qui était géré par un gardien. Il y avait aussi un « Klub », où il était possible d’acheter quelques denrées, comme du tabac.

Plus loin, une longue baraque délabrée, aux murs de torchis gonflés d’humidité, les montants de portes et de fenêtres bancals, comme avachis de fatigue. A l’intérieur, le toit éventré laisse passer une lumière blafarde, des poutres couvertes de mousse s’effondrent et pendent à mi-hauteur. Au sol, sous la boue, sous les débris de bois et de brique, on devine les restes d’un plancher rudimentaire. De l’eau filtre à travers le toit et forme des flaques d’eau stagnantes. Le long des murs, deux rangées de planches superposées. Il s’agit du dortoir. Des châlits d’1m60 de longueur par personne. Sur le bord de la paillasse, des plaques (aujourd’hui toutes disparues) portaient le nom et la durée de la peine du prisonnier.

L’émotion se fait sentir parmi nous…

Deux heures plus tard, la visite s’achève à l’autre bout du site, à l’extérieur du camp des prisonniers, où se trouvent les maisons des gardiens, une écurie, un autre baraquement effondré, à la fonction mystérieuse… Le soir tombe, l’atmosphère se rafraîchit. Vadim nous fait un magnifique cadeau, inattendu : il nous récite un poème qu’il a écrit la première fois qu’il est venu sur ce camp. C’était en Aout 1988. Il y a plus de trente ans. Un hommage, une prière…

Des pas sur la mousse, comme le temps, en silence.
Ni murmure, ni craquement de brindille.
Me voici dans le camp
A la halte de l’aiguillage « Chtchoutchii ».
J’avance dans le convoi du silence.

Ici les murs sont imprégnés des mots
« Corvée de neige », « coupe de bois ».
Ici, parmi les touffes de baies orange et sous les essaims de mouches
Sifflait le souffle lourd de ceux
Qui revenaient aux baraques.

Des pas sur la mousse, comme le temps, insaisissables.
Comme s’il fallait deviner quand enfin nous serions meilleurs.
Au pied du barbelé de l’écurie
Je commence désemparé
La cueillette des baies orange.

As the « Archeo » team leaves to explore the railroad, the « Environment » team goes on a field trip. Their goal: collect samples from the trees and types of soil of their « control zone », in other words a forest at located about 12km in the North-West. The samples will let them compare natural samples from samples collected on the Gulag site, where there was human activity.

While they go explore the tundra, we meet a group of tourists who came to visit the camp, in quite a spontaneous manner, with or without any tour guide. Students from the region, from Moscow, groups of friends. Even if they sometimes discover the place for the first time, one can feel something a bit familiar in their attitude. They come to encounter their own history. This past belongs to them.

At the end of the afternoon, we join Vadim at the entrance of the camp and begin the barracks’ visit. He explains their various functions, even though some parts remain mysteries. Turning right at the old entrance is a sturdy building. Apparently, it was made to better resist the harsh climactic conditions, and must have had an important function. It surely was a locker room where the prisoners would let their personal belongings and money to be kept safe by a warden. There also was a “Klub”, where it would have been possible to buy a few goods, like tobacco.

Further along, a long barrack in bad shape, with walls swollen with moisture rickety doorposts and wobbly windows, as if falling from tiredness. Inside, a whole in the roof lets the cold light in, timber covered in moss break down and hang at mid-height. On the ground, under the mud, under the wood and brick debris, o ne can guess the remaining of a rudimentary wooden floor. Some water falls from the roof to form stagnant puddles. Against the walls are two rows of superposed planks. It turns out to be the dormitory. Beds that never exceed 1m60. On their side would have been plates (all gone today) with the names of the prisoners and the length of their stay.

The emotion starts to grow…

Two hours later, the visit ends at the site’s exact opposite, outside the prisoners’ camp, where the guards’ houses stood, along with a barn and another mysterious building. It is now getting dark, the air gets colder. Vadim surprises us with quite a wonderful gift: he is going to recite the poem he himself wrote when coming for the first time to this camp. August 1988, more than thirty years ago. A tribute, a prayer…

Steps over the moss, moving like time, in silence.
No murmur, not even the crackle of a twig.
Here I am, in the camp
At the shunting of Shtshuchii
I go on, along with the convoy of silence.

Here, one with the walls, words impregnated the place
“Snow duty”, “Wood cutting”.
Here, amidst orange berries, under swarms of flies
Whistled heavy breathings
Of those, who walked as one, right back to the barracks.

Steps over the moss, moving like time, elusive
Trying to guess, when finally we’d be better.
Down the barn’s barbed wire
I started, bewildered
To pick up, one by one, all the orange berries.

Un commentaire pour “Vendredi 16 août

  1. Quelle émotion vous nous faites partager avec vos articles et audios.
    Continuez et bravo à chaque participant

Les commentaires sont fermés.

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