Vendredi 23 août

Par Estelle.
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Après une nouvelle nuit passée sous tente, nous reprenons tout doucement les habitudes du campement. Les 48 heures passées à Nadym nous semblent une éternité ! Ce vendredi matin, sous un ciel gris, l’ambiance est calme et feutrée. Chaque équipe scientifique se remet au travail.
Dans le groupe « Archéo », Jonathan et Chiara partent effectuer les derniers relevés dans les baraques de la prison et du bâtiment mystérieux à l’entrée du camp (peut-être le « vestiaire » ?). Pendant ce temps, dans l’une des deux tentes de travail, Marina et Dasha poursuivent leur scrupuleux travail de croquis : un dessin sur feuille millimétrée qui reproduit fidèlement les mesures de chaque site. Sous leur trait de crayon, les baraquements révèlent un autre visage : non plus chargés d’émotion, comme c’était le cas « au premier regard », dans les premiers jours de notre arrivée, mais dans leur réalité « nue », factuelle et objective. Une précision, une rigueur scientifique, qui permettent de fixer chaque détail, chaque information, loin de tout « pathos » et de toute mise en scène du « spectaculaire ».
A ce sujet, Jérôme André parle d’une « esthétique de la ruine » qu’il faut sans cesse nuancer : non, l’horreur ne se vit pas forcément dans des baraquements gris et froid ; il se trouve, au contraire, que les baraquements du camp Chtchoutchii étaient blancs, recouverts de chaux, et chauffés à l’intérieur par des poêles de fonte.
Jérôme évoque aussi une « école du regard » : « On a tendance à ne voir que ce que l’on connaît, que ce qui nous est déjà familier », dit-il. Pour distinguer les éléments pertinents des éléments non pertinents qui se présentent sur le terrain, il faut apprendre à se libérer de ses propres préjugés, afin de poser un regard neuf et curieux sur le passé. Un regard « ouvert » qui saura soulever de nouvelles questions, et de nouvelles hypothèses.

Dans l’équipe « Environnement », Mathieu et Samuel partent effectuer de nouveaux « carottages » d’arbres dans une zone forestière proche de la voie ferrée. Ils partent, chaussés de bottes, dans une partie particulièrement marécageuse du site. Pendant ce temps, Xavier et Vincent inaugurent le « labo de terrain » : sous tente, une table de jardin ordinaire se transforme en paillasse, accueillant de précieux accessoires : une balance, une casserole, et un curieux cylindre doré, à plusieurs étages. Il s’agit des « tamis », empilés les uns sur les autres, suivant un ordre décroissant dans la taille des maillages. Patiemment, les deux étudiants mettent au point un protocole de mesure : il s’agit d’abord de faire chauffer le prélèvement (sable ou terre) dans une simple casserole, pendant 40 minutes, afin d’éliminer toute trace d’eau. Il faut ensuite verser la quantité de matière dans chaque tamis, afin de déterminer la composition du sol : sera-t-il granuleux, sablonneux, limoneux ? Sacha, une étudiante russe spécialisée en climatologie, les aide à relever chaque grammage. Les chiffres obtenus permettront d’établir « la courbe granulométrique » de l’échantillon, et ainsi identifier la nature du sol. Selon Micaël Tille, la région est essentiellement composée de sable, un sol friable et « gélif » (sensible au gel) qui expliquerait la fonte du pergélisol, et expliquerait aussi l’effondrement de la voie ferrée, construite sur un sol trop meuble pour ce type de construction.
Mais n’anticipons pas trop vite : il faudra attendre dimanche soir, et la fin de l’étude des nombreux échantillons, avant de pouvoir tirer des conclusions.

After another night spent under our tents, we slowly resume our camp habits. We were only in Nadym for 48 hours, but it feels like an eternity! This morning, under grey skies, everything is calm and silent. Each team is getting back to work.

In the “Archeo” group, Jonathan and Chiara leave to make the last observations in the prison and the mysterious building at the entrance of the camp (perhaps the “cloakroom”?). Meanwhile, in one of the two work tents, Marina and Dasha continue their scrupulous sketching work: a drawing on a graph paper that faithfully reproduces the measurements of each site. Beneath their pencil line, the barracks reveal another face: no longer charged with emotion, as was the case “at first glance”, in the first days after our arrival, but in their “naked” reality, factual and objective. A precision, a scientific rigor, which makes it possible to fix each detail, each information, far from any “pathos” and all staging of the “spectacular”.
On this subject, Jérôme André speaks of an “aesthetics of ruin” that must be constantly nuanced: no, horror is not necessarily seen in grey and cold barracks; in fact, the huts of Camp Shchuchii were white, covered with lime, and heated internally by cast-iron stoves.
Jérôme also evokes a “school of the eye”: “We tend to only see what we know, what we are already familiar with,” he says. In order to distinguish relevant elements from irrelevant elements on the field, one must learn to free oneself from any prejudices in order to have a fresh and curious view of the past. An “open” look that can later raise new questions and new hypotheses.

In the “Environment” team, Mathieu and Samuel set out to carry out new “coring” of trees in a forest area close to the railway. They leave, wearing boots, for a particularly marshy part of the site. Meanwhile, Xavier and Vincent inaugurate the “field lab”: under a tent, an ordinary garden table is transformed into a bench, welcoming valuable accessories: a scale, a pan, and a curious golden cylinder made of several parts. These are the “sieves”, stacked on top of each other, in descending order, for its size of the meshes. Patiently, the two students develop a measurement protocol: first, heat the sample (sand or earth) in a simple pan, for 40 minutes, to remove all traces of water. The quantity of material must then be poured into each sieve in order to determine the composition of the soil: will it be granular, sandy, silty? Sacha, a Russian student specializing in climatology, helps them. The figures obtained will make it possible to establish the “granulometric curve” of the sample, and thus to identify the nature of the soil. According to Micaël Tille, the region is mainly composed of sand, a friable soil and “ice” (sensitive to freezing) that would explain the melting of permafrost, and also explain the collapse of the railway, built on a soil too loose for this type of construction.
But do not anticipate too quickly: it will be necessary to wait for Sunday evening, and the end of the study of the numerous samples, to be able to draw conclusions.

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