Vendredi 30 août

Par Estelle.
[English version below]

Aujourd’hui, nous embarquons pour un « road-trip » sur la route qui longe la ligne 501-503. Un voyage dans le temps, à rebours, en direction de Salekhard, alors que le chantier ferroviaire s’est déroulé, de 1947 à 1952, de Salekhard vers Nadym.

La première escale nous emmène encore plus loin dans le temps, puisque Vadim nous invite à découvrir, non loin de la ville, un site où des archéologues ont trouvé des objets du néolithique : des silex, des couteaux, une hache. Une découverte d’importance capitale, qui pourrait inscrire la région du Yamal dans le patrimoine de l’humanité.

Nous reprenons notre itinéraire vers un passé plus proche. A quelques kilomètres de là, nous faisons une seconde escale devant un pont en fer, d’un bon état en apparence, mais dont les piliers en bois menacent de s’écrouler. Nous traversons la voie, à la recherche d’un autre camp. Soudain, devant nous, un mirador nous toise de toute sa hauteur.

Miraculeusement bien conservé, il possède encore son échelle et sa plateforme supérieure, protégée par un toit carré. On dirait un géant planté sur ses quatre pattes, le gardien d’une forêt interdite.

Nous repartons sous la pluie, longeons à nouveau ce paysage de toundra marécageuse, bordé, au lointain, par une forêt d’arbres maigres. Dans le bus, les soubresauts de la route chaotique finissent par nous bercer. Nous somnolons, les visages écrasés contre les vitres embuées. Un nouvel arrêt nous réveille en sursaut. Mais quel spectacle ! Nous voici devant un ancien atelier d’entretien des locomotives, avec ses gigantesques cheminées en fonte effondrées, comme des carcasses de créatures préhistoriques. Au sol, deux fosses bétonnées témoignent d’un effort particulier pour le coffrage, qui a demandé des moyens supplémentaires en ciment et en gravier. Micaël et Xavier, nos experts en génie civils, sont admiratifs. Hélas, l’entrepôt lui-même n’est plus qu’un immense amas de planches, excepté l’entrée du bâtiment, un vaste portique conçu pour le passage des locomotives. On imagine le bruit du roulis sur l’unique rail qui a subsisté au temps. On croit entendre la vapeur dans les conduits de cheminée. On devine l’agitation des mécanos qui s’activent à la manœuvre. Hommage à tous ces travailleurs du passé, volontaires ou involontaires.

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. L’étape suivante est digne d’un road-movie. A quelques mètres de la route, nous voici dans une immense vallée de sable, creusée dans la plaine. Un décor d’apocalypse, avec de longues traînées de sable noir, et des arbres calcinés. On se croirait dans un film d’anticipation. Sur le bas-côté, une carcasse jaune et rouillée : l’ancienne cabine d’un camion, à l’abandon. Quelques mètres plus loin, des pneus de tracteurs, énormes, tout aussi incongrus. Au milieu de cet mer de sable, on devine les restes d’un remblai avachi. La ligne passait par là. Les traverses, pourries, sont presque complètement ensevelies. A la surface, tous les rails ont disparu ; ils ont été volés : il ne reste d’eux qu’une longue empreinte parallèle, qui file à l’horizon.

Plus loin encore, il faut remonter le talus, enjamber les fils de fer de l’ancienne ligne du télégraphe, ou du téléphone, avec ses poteaux à demi-enterrés. De loin, on dirait des croix d’un cimetière (je sais, je l’ai déjà dit, ailleurs, mais l’image persiste, insistante). Soudain, c’est une plaine magnifique qui s’ouvre à nous : vaste plateau de végétation rase, aux couleurs jaune et rose, presque fluo, presque éblouissantes. Mélange de lychen blancs savonneux et de mousses vert tendre. Ici et là, quelques bouleaux aux troncs tordus, quelques arbres épars. Un décor lunaire, comme surgi d’une autre dimension. On se croirait perdu au milieu de nulle part, au bout du monde.

Au bout du chemin, sur cette terre étrange et étrangère, se dévoile soudain un spectacle inattendu : l’entrée, sombre et spectrale, d’un nouveau camp. A la différence de tous les camps que nous visité jusque maintenant, envahis par la forêt, celui-ci apparaît dans son ensemble, en une vue parfaitement dégagée. Les baraquements de planches sombres semblent calcinés, eux- aussi, par le temps. A l’entrée, on devine un immense portail de bois, dont il ne reste plus qu’un seul pilier debout. Il y a quatre ans, lors de sa première visite, Eric a vu ce portail entier. Quatre ans ont suffi pour qu’il se détériore de façon irrémédiable. De loin, on dirait une silhouette humaine, avec ses courbes, son ventre enflé.

A l’une des extrémités du camp, un baraquement exceptionnel, tel que nous n’en avions encore jamais vu : une boulangerie, avec son four à bois, le mur de brique intact, et l’entrée noircie du foyer. Juste devant le four, un caisson en bois où sont encore rangés, bien empilés les uns sur les autres, des moules à pain de différentes tailles. « Du pain noir gorgé d’eau, où il n’y avait pas grand-chose à manger… », précise Eric.

Dehors, on aperçoit d’autres vestiges d’objets quotidiens : un seau rouillé, des boîtes de conserve, des corps de cheminée. Plus loin, juste de l’autre côté des barbelés, la prison s’est complètement effondrée. On reconnaît les rondins de bois solides qui constituent les façades. Les murs sont tombés, comme un château de cartes, avec leurs fenêtres à barreaux de fer bien visibles. Seul l’encadrement d’une porte tient encore debout. Image absurde d’une porte dressée dans le vide. A côté de la prison, d’autres éléments inattendus attirent notre attention : ce sont trois containers en bois destinés à être transportés sur des wagons. Sur l’une des parois, une ancienne balance en acier attend de reprendre du service. Au milieu de ce décor figé dans le temps, on a l’impression que les gestes d’autrefois sont suspendus dans le silence.

Il faut repartir, revenir sur ses pas, traverser ce qui fut sans doute la place d’appel des prisonniers. La végétation de mousse absorbe nos pas et étouffe le moindre bruit. A l’entrée du camp, près d’une ancienne baraque à outils, on reconnaît encore un sommier de lit, deux ressorts en ferraille, plusieurs pelles rouillées posées là, comme si les ouvriers allaient reprendre leur travail d’un instant à l’autre.

Un instant, je retiens mon souffle. J’écoute ce curieux silence chargé de présences. Je reprends mon chemin. Dans mon dos, le camp sombre me fait l’effet d’un village fantôme.

Sur le chemin du retour, nous faisons une dernière étape, au bord de la route, après le camp de Chtchoutchii. Il faut traverser un immense pré inondé de marécages, aux énormes labours de boue. Au bout du pré, il faut encore escalader une petite colline, très raide. « Ce n’est pas une colline naturelle, précise Micaël, mais un remblai construit par les prisonniers. » Quelle force de travail il a fallu pour soulever des montagnes ! En haut du remblai, la voie est particulièrement mal en point. Elle se tord, fait des zigzags. Les traverses semblent gonflées d’eau et prêtes à s’éventrer. A l’horizon, un magnifique pont en fer tient miraculeusement debout. A l’entrée du pont, les rails se sont désolidarisés du sol, et semblent planer à un mètre au-dessus du remblai ! On peut facilement lire les inscriptions gravées au creux des rails : Bochum 1906, Stumm 1913. Kladno 1931. Ils viennent pour la plupart d’Allemagne, réquisitionnés après la Seconde guerre mondiale, en guise de réparations de guerre. Les matériaux, comme les hommes, viennent de si loin pour alimenter le dernier projet gigantesque de Staline.

Igor Kurnetsov, géographe de Nadym, nous accompagne lors de cette visite. Nous voici au pied du pont Idyara, en plein vent…

Vendredi soir
A peine le temps de passer à l’hôtel, et nous repartons pour de nouvelles aventures. Direction les entrepôts, à la limite de la ville. Nous sommes invités à une soirée concert au club des bikers de Nadym. L’arrivée est un peu inquiétante. Sous un ciel gris et pluvieux, le taxi nous dépose devant une allée de garages qui ressemble à des bidonvilles. Est-ce bien là ? Oui, nous reconnaissons Vadim (un autre Vadim, ami de Vadim notre historien) et sa jolie compagne, qui sont passés nous rendre visite au camp, dimanche dernier, pour nous inviter.
Nous entrons dans le local, décoré aux armes des Bikers de Nadym : au mur, des posters de femmes déshabillées posant sur des Harley, un drapeau de pirates, une tête de renne empaillée. Une énorme moto, un quad, un moteur de bateau, une longue table de bois fixée au plafond par de lourdes chaines, des chaises et des fauteuils couverts de peaux de bêtes. Et, comble de la curiosité, un étrange radiateur en fonte, suspendu juste au-dessus du canapé. Un piège à touristes ; nous nous y cognons tout au long de la soirée !
Bientôt, des musiciens arrivent et installent leur matériel. Du gros matériel de concert. Le batteur s’échauffe, et déjà l’ambiance monte. Le groupe FPF explose les décibels ! Nous reconnaissons Xenia, la journaliste venue nous interviewer à notre arrivée au camp de Chtchoutchii. Elle fait partie du groupe, comme chanteuse, et accompagne son compagnon sur plusieurs morceaux. Une énergie de dingue !
Première pause clope. Au bar, la vodka a remplacé la bière. Des habitués et amis de Vadym, le patron, multiplient les tournées. La soirée promet d’être mémorable… Mais comme dit le proverbe (les cinéphiles s’y reconnaîtront) : « Ce qui se passe à Nadym reste à Nadym… »

Today, we embark on a road trip along the 501-503 line. A trip back in time to Salekhard, while the railway yard ran from 1947 to 1952, from Salekhard to Nadym.

The first stop takes us even further back in time, since Vadim invites us to discover, not far from the city, a site where archaeologists have found Neolithic objects: flint, knives, an axe. A discovery of paramount importance, which could include the Yamal region in the heritage of humanity.

We resume our itinerary to a closer past. A few kilometers away, we make a second stop in front of an iron bridge, of a good state in appearance, but whose wooden pillars threaten to crumble. We cross its path, looking for another camp. Suddenly, in front of us, a watchtower sees us from all its height. Miraculously well preserved, it still has its ladder and its upper platform, protected by a square roof. It looks like a giant, the guardian of a forbidden forest.

We leave again in the rain, though this landscape of marshy tundra, bordered, in the distance, by a forest of lean trees. In the bus, the jolts of the chaotic road end up lulling us. We doze, faces crushed against the fogged windows. A new stop wakes us up with a start. But what a spectacle! Here we are in front of an old locomotive maintenance shop, with its huge collapsed cast iron fireplaces, like carcasses of prehistoric creatures. On the ground, two concrete pits testify to a particular effort for the formwork, which required additional means in cement and gravel. Micaël and Xavier, our civil engineering experts, are admiring. Alas, the warehouse itself is nothing more than a huge pile of planks, except the entrance to the building, a large portico designed for locomotive passage. We can imagine the sound of rolling on the only rail that has survived time. We can hear the steam in the flues. We can guess the agitation of the mechanics, busy with the manoeuvre. Tribute to all those workers of the past, voluntary or involuntary.

We are not at the end of our surprises. The next step is worthy of a road movie. A few meters from the road, here we are in a huge valley of sand, dug in the plain. An apocalyptic setting, with long streaks of black sand, and charred trees. It’s like being in a thriller. On the roadside, a yellow and rusty carcass: the old cabin of a truck, abandoned. A few meters away, tractor tires, huge, just as incongruous. In the middle of this sea of sand, we guess the remains of a muddy embankment. The line went through there. The sleepers, rotten, are almost completely buried. On the surface, all the rails are gone; they have been stolen: there is nothing left of them but a long parallel imprint, on the horizon.

Further still, we must go up the slope, over the wire of the old telegraph line, or the telephone, with its posts half-buried. From a distance, it looks like crosses from a cemetery (I know, I said it already, elsewhere, but the image persists, insistent). Suddenly, it is a beautiful plain appearing in front of us: vast plateau of clear vegetation, with yellow and pink colours, almost fluorescent, almost dazzling.

Blend of soapy white lichen and soft green moss. Here and there, some birches with twisted trunks, a few scattered trees. A lunar backdrop, as arisen from another dimension. It’s like being lost in the middle of nowhere, at the end of the world.

At the end of the road, on this strange and strange land, an unexpected spectacle suddenly reveals itself: the dark and spectral entrance of a new camp. Unlike all the camps that we visited so far, invaded by the forest, it appears as a whole, in a perfectly clear view. The huts of dark planks seem to be charred, too, by the weather. At the entrance, we can see an immense wooden portal, of which there remains only one pillar standing. Four years ago, during his first visit, Eric saw this entire portal. Four years were enough for it to deteriorate irreparably. From a distance, it looks like a human silhouette, with its curves, a swollen belly.

At one end of the camp, an exceptional barrack, such as we had never seen before: a bakery, with its wood-burning oven, the intact brick wall, and the blackened foyer entrance. Just in front of the oven, a wooden box where are still arranged, well stacked on top of each other, breadmakers of different sizes. “Black bread filled with water, where there was not much to eat …” Eric says.

Outside, we can see other remains of everyday objects: a rusty bucket, cans, chimneys. Further, just on the other side of the barbed wire, the prison completely collapsed. We recognize the solid wood logs that constitute the facades. The walls have fallen, like a house of cards, with their windows and visible iron bars. Only the frame of a door still stands. An absurd image of a door standing in the void. Beside the prison, other unexpected elements draw our attention: there are three wooden containers intended to be transported on wagons. On one of the walls, an old steel scale is waiting to resume service. In the midst of this setting frozen in time, one has the impression that the gestures of yesteryear are suspended in silence.

We must go back, retrace our steps, cross what was probably the place of appeal of the prisoners. The foam vegetation absorbs our steps and stifles the slightest sound. At the entrance of the camp, near a former tool shed, there is still a bed frame, two springs of scrap metal, several rusty shovels placed there, as if the workers were going back to work at any moment.

One moment, I hold my breath. I listen to this curious silence full of presences. I keep walking. On my back, the dark camp makes feels like a ghost town.

On the way back, we make a last stop, at the side of the road, after Shtshuchii’s camp. We have to cross an immense meadow flooded with swamps, with huge mud ploughing. At the end of the meadow, you still have to climb a small hill, very steep. “It’s not a natural hill,” says Micaël, “but an embankment built by the prisoners. What a labour force it took to raise mountains! At the top of the embankment, the path is particularly bad. It writhes, zigzags. The wood seems swollen with water and ready to disembowel. On the horizon, a magnificent iron bridge miraculously stands. At the entrance of the bridge, the rails have separated from the ground, and seem to hover a meter above the embankment! One can easily read the engraved inscriptions on the rails: Bochum 1906, Stumm 1913. Kladno 1931. They come for the most part from Germany, requisitioned after the Second World War, as war reparations. Materials, like men, come from so far to fuel Stalin’s last gigantic project.

Barely time to go to the hotel, as we leave for new adventures. Direction the warehouses, at the edge of the city. We are invited to an evening at the Nadym Bikers Club. The arrival is a bit disturbing. Under a grey and rainy sky, the taxi drops us in front of a driveway of garages that looks like shantytowns. Is this good? Yes, we recognize Vadim (another Vadim, friend of Vadim our historian) and his pretty companion, who came to visit us at the camp last Sunday, to invite us.
We enter the premises, decorated with Nadym’s bikers’ weapons: on the wall, posters of undressed women posing on Harley Davidsons, a pirates’ flag, a stuffed reindeer’s head. A huge motorcycle, a quad, a motorboat, a long wooden table fixed to the ceiling by heavy chains, chairs and armchairs covered with animal skins. And, the height of curiosity, a strange cast iron radiator suspended just above the sofa. A tourist trap; we are bumping into it all night long!
Soon, musicians arrive and install their equipment. Big concert material. The drummer warms up, and already the mood is rising. The FPF group explodes with quite the decibels! We recognize Xenia, the journalist who came to interview us when we arrived at Shtshuchii. She is part of the group, as a backup singer, and accompanies her companion on several songs. A crazy energy!
First smoking break. At the bar, vodka replaced the beer. Regulars and friends of Vadym, the boss, multiply the tours. The evening promises to be memorable … But as the saying goes: “What happens in Nadym stays in Nadym …”

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